L’histoire du peuple juif revisitée

, par GODDIN Roger

  • Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Éditions Fayard, 2008, 23 €.

Rappelons la thèse sioniste relative à la destinée du peuple juif depuis l’Antiquité. Suite à une révolte contre les Romains (en l’an 70 de notre ère), le peuple juif aurait été massivement exilé, chassé de sa terre (la Palestine) par l’occupant romain. Cette diaspora aurait alors mené les descendants du peuple juif de Palestine dans tous les points du globe. Ces Juifs se seraient peu mêlés aux autres peuplades, ils n’auraient guère cherché à les convertir à leur religion ; cela s’expliquerait par le fait que, se considérant comme un peuple élu, la conversion à leurs croyances de gens de peuples non élus n’aurait pas eu de sens. De l’an 70 après Jésus-Christ jusqu’au milieu du XXe siècle, les Juifs seraient dès lors bien restés entre eux, entre gens descendant du peuple juif de la Bible. Et donc, après le génocide perpétré par les nazis (génocide bien réel celui-là !), il était légitime que ce peuple juif récupère la terre de ses ancêtres — la Palestine — injustement occupée entre-temps par des « Arabes » (les Palestiniens actuels).
Cette thèse selon laquelle il est légitime qu’un peuple récupère la terre de ses ancêtres est en soi critiquable. Mais surtout, le livre de Shlomo Sand pulvérise la thèse sioniste sur laquelle est fondée l’actuel État d’Israël.
Les Romains ont sévèrement réprimé le soulèvement juif de l’an 70 (comme ils réprimaient tous les soulèvements dans leur empire), mais ils n’ont pas exilé massivement les Juifs. Par contre (avant et après ce soulèvement), les Juifs ont converti à leur religion une partie des habitants de l’Empire romain antique (jusqu’à 8 % de ceux-ci !). Ils ont continué à convertir des peuples étrangers, notamment les Berbères du Maghreb, les Yéménites (au sud de l’Arabie) et, plus tard, les habitants de la région située entre la mer Caspienne et la mer Noire (l’empire des Khazars). Les Juifs qui, depuis 1948, se sont massivement installés dans l’État d’Israël ne sont (hormis une toute petite minorité d’entre eux) absolument pas les descendants des habitants des antiques royaumes de Judée et d’Israël — ceux dont il est question dans les pages de la Bible. Ce sont les descendants de convertis au judaïsme !
Mais si les Romains n’ont pas forcé à l’exil les habitants de la Palestine, que sont devenus ces Juifs d’origine ? Avec la très grande honnêteté qui le caractérise, Shlomo Sand reconnaît qu’il n’y a aucune certitude à ce sujet. Le scénario le plus plausible est que, lors de l’arrivée des Arabes, au VIIe siècle de notre ère, la majorité de ces Juifs d’origine se seraient ... convertis à l’Islam. Pour deux raisons au moins : alors que les Byzantins (successeurs des Romains en Orient) écrasaient d’impôts les peuples du Moyen-Orient où ils détenaient le pouvoir, les Musulmans offraient à tous les Juifs et Chrétiens dont ils faisaient la conquête la possibilité d’échapper à l’impôt... en se convertissant à l’Islam. Et puis Mahomet, l’inspirateur du Coran, se présentait comme le continuateur de certains prophètes de la Bible. Donc, les véritables descendants du peuple juif de l’Antiquité, ce sont les Palestiniens ! Iconoclaste cette thèse ? Pas vraiment. Jusqu’à la fin des années vingt du XXe siècle, David Ben Gourion (le premier président de l’État d’Israël en 1948) et bien d’autres sionistes voyaient les Palestiniens comme des descendants légitimes des Juifs de l’antique Israël. Pour des raisons d’opportunisme politique, ces dirigeants sionistes ont ensuite « oublié » cette conviction. Et les Palestiniens en paient le prix fort depuis lors.
Rappelons que Shlomo Sand, l’auteur de ce livre décapant, n’est pas un membre du Hesbollah ou du Hamas. C’est encore moins un antisémite nostalgique du nazisme. C’est un Juif israélien, professeur à l’université de Tel-Aviv, la capitale de l’État d’Israël. Il faut lire et faire connaître son étude.

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