Lectures - Du côté de la réalité imaginaire

, par EPSZTAJN Didier

Fantômes à exorciser

  • Dubravka Ugresic, Le ministère de la douleur (Traduit du serbo-croate), Paris, Albin Michel, 2008, 22 €.

Amsterdam, un enseignement pour exilés de l’ancienne Yougoslavie. Le dire des souffrances, des souvenirs, des destructions, de la guerre. Les textes pour dynamiser les mémoires. Une trahison, des compromissions, le souvenir obsédant d’un monde détruit. Une ironie mordante en voyage.
« J’observais les voyageurs, j’écoutais ce qu’ils disaient, même si je ne comprenais pas la langue, je flairais leurs odeurs, je laissais mon regard glisser sur leur visage comme sur un écran d’ordinateur et j’engrangeais dans ma mémoire des détails, oui, surtout des détails. Des images saisies par hasard me hantaient, plus ou moins longtemps. J’avais souvent l’impression que ce n’était pas moi qui leur avais ouvert la porte, mais quelqu’un d’autre. »
Un très beau livre pour des chemins de l’exil.

L’amour malgré tout

  • Duong Thu Huong, Terre des oublis, Paris, Sabine Wespieser Éditeur, 2006, 29 €.

Miên fut mariée à Bôn, communiste, héros et martyr disparu à la guerre. Elle s’est remariée à Hoan, un riche propriétaire et habile commerçant. Elle l’aime et ils ont un enfant.
Le soldat revient après des années d’absence. Que faire lorsque l’on a deux maris, l’un héros communiste de la guerre, l’autre nanti dans cet Hameau de la Montagne ? La pression de la communauté, une tradition de devoir, Mien se résout à aller vivre avec son premier mari. À vous de suivre, les vies des personnages, leurs détours dans le passé, leurs angoisses au présent, dont une description somptueuse et terrible de l’errance du soldat portant son sergent mort dans la jungle.
Les principes moraux de cette société, qui n’a de socialiste qu’une odeur évanescente, se traduisent par les violences quotidiennes en partie liées à la pauvreté et à l’oppression. Tous les personnages en sont, à des degrés divers, les victimes : Bôn, incapable de travailler, de gagner les ressources de son foyer, incapable de bander ; Miên qui subit la violence de la tradition et cet homme qu’elle n’aime plus et qui cherche à maîtriser, à posséder son corps de femme et lui faire un enfant ; Hoan qui malgré sa vie matériellement riche, ne peut se faire raison de son amour déchiré.
Comment vivre, survivre dans les souvenirs, les aspirations, les rêves et les contraintes ?
L’auteure manie aussi bien l’humour (les recherches magiques pour bander) que la peinture sans caricature ni jugement moral des situations et des sentiments. Une écriture dense et colorée pour des évolutions lentes, des découplages de vie, des aménagements bancals et peu satisfaisants et un acte de révolte, un avortement comme porte ouverte à la libération et à l’amour.
Le livre n’est bien sûr pas réductible à la trame présentée. Un grand roman, des phrases et des mots qui feront sens et rêveries pour la lectrice ou le lecteur. Un portrait de femme, une révolte « féministe » pour dénouer la violence quotidienne d’un passé et d’un présent qui ne passent pas.
La romancière, militante au Viêtnam, vit aujourd’hui en résidence surveillée à Hanoi.

Regards sur l’Orient

  • Lucette Valensi, Mardochée Naggar — Enquête sur un inconnu, Paris, Éditions Stock, 2008, 21,50 €.

À travers la tentative de reconstruction d’une biographie d’un inconnu, Lucette Valensi décrit les évolutions de l’orientalisme, du regard des Européens sur l’Orient. Cette enquête sur un Juif tunisien éclaire aussi bien la vie en diaspora que les échanges permanents entre régions du monde. Comme l’indique fort justement la quatrième de couverture : « Le portrait d’un individu singulier qui n’était pas voué à la postérité. »
Pour celles et ceux qui veulent sortir des chemins habituellement suivis par les historiens. Une errance en début du XIXe siècle entre Paris, Trieste et l’autre côté de la Méditerranée.

Compléments inversés de la mémoire

  • Peter Esterhazy, Revu et corrigé, (Traduit du hongrois), Paris, Éditions Gallimard, 2005, 26,50 €.

Peter Esterhazy avait publié un roman à la mémoire de son père, Matyas. Mais la réalité n’offre pas de stabilité sans rebondissement, sans espace où le vrai devient faux. Inimaginable banalité grise des existences.
1989, chute du mur de Berlin et délitement des régimes du communisme réellement existant, puis une autre époque. Le dévoilement de l’histoire, l’ombre étendue des polices, la réalité sordide éclairent d’une lumière inattendue les projections de la veille.
En ouvrant un dossier, l’auteur reconnaît l’écriture de son père. Il faut recomposer, enrichir la mémoire, vêtir l’être aimé d’une nouvelle dimension : agent de la police secrète du régime.
Revu et corrigé intègre des extraits du dossier du père, formant une espèce de journal immergé dans le mensonge et la détresse. Une œuvre littéraire d’une grande puissance, un roman au présent des déchirures, des incertitudes et une méditation sur la liberté.

Je rêvais d’une ville

  • Vladimir Pistalo, Millénaire à Belgrade (Traduit du serbe), Paris, Éditions Phébus, 2008, 20,90 €.

« Une légende, omniprésente dans les Balkans, parle d’un territoire qui empêche une ville d’y être construite. C’est une légende à mon propos. » Facettes tendres, ironiques ou délirantes de la vie d’un groupe d’ami-e-s, à la mort de Tito dans le déchirement de la Yougoslavie. Et au centre, une ville : Belgrade.
La guerre et les amours, la musique et les seigneurs de guerre. Un kaléidoscope de rêveries et le carnaval tragique du désenchantement d’une génération. Une pointe de surréalisme et un peu des premiers films d’Emir Kusturica. Une plume remarquable pour évoquer ce millénaire et les passions dans le bruit des armes.

Après et auprès

  • Jean Hatzfeld, La stratégie des antilopes, Paris, Éditions du Seuil, 2007, réédition en format de poche 2008, 302 pages, 7 €.

Le récit de Jean Hatzfeld se situe au bord des marais de Nyamata au Rwanda. Dix ans après le génocide. Les populations vivent sous le poids de la mémoire. Mais elles vivent aussi auprès des assassins d’hier revenus après les gaçaça, les tribunaux populaires.
Entre les propos de rescapé-e-s et de tueurs, la vie possible et impossible du présent contraint d’un passé indicible et douloureux. Comment vivre entre les mort-e-s, les découpé-e-s, comment se regarder rescapé-e-s, regarder les autres, ceux qui ont tenu les machettes. Comment vivre après avoir survécu ?
Un récit ouvert aux réflexions sans cesse inabouties des victimes et des assassins. Un terrible livre sur l’humanité.

Seul-e-s

Le flot de livres déborde, laissant sur des rives peu empruntées des « petits romans », des moments de simple lecture. En voici deux, pour curieuses et curieux. Sans prétention.
— Afghanistan, un homme, blessé, dans le coma, sa femme. Dehors la guerre. De la prière aux dires du passé, du présent, comme révolte contre l’impuissance, la solitude. Violence des mots, violence des histoire irréductibles aux bonnes manières et aux pratiques sociales imposées ou incorporées. *
— Un village dans le midi, Toni le garçon, sa mère et le mensonge « par tradition, par bêtise », sa tante Camille et entre autres personnages la centenaire Ada, une tortue nommée Godasse, et Akatébé le maçon guerrier samburu. Un enfant adoré se cache, disparaît. Une quête avant une recherche. **

  • Atiq Rahimi, Syngué sabour (Pierre de patience), Paris, POL, 2008, 155 pages, 15 €.
  • Sylvie Aymard, Du silence sur les mains, Paris, Maurice Nadeau, 2008, 113 pages, 16 €.

Trompe-l’œil

  • Saul Yurkievich, Bonheurs du leurre, Proses traduites de l’espagnol (Argentine), Paris, Éditions Gallimard, 2008, 141 pages, 17,50 €.

Une cinquantaine de textes entre illusions, décors, errances et pérégrinations, intrigues et sourires. La passion des mots, sens et sons, petite musique et danses.
Un moment de bonheur poétique et voluptueux. La force du réel et de l’imagination.