Martinique

À l’heure de la contestation anticapitaliste et anticoloniale

, par PAGO Gilbert

En Martinique, la grève générale lancée le 5 février par l’intersyndicale a pris immédiatement, par son ampleur et par sa reconduction, tout comme pour la Guadeloupe, une dimension politique de remise en cause de l’injustice, de l’exploitation, de l’oppression existant dans la société. Dès le soir de l’immense succès du jeudi 5 (plus de 20 000 manifestants dans les rues de Fort-de-France), l’intersyndicale pris la décision de se transformer en « Collectif du 5 février » pour pouvoir s’élargir à toutes les forces associatives qui spontanément ont rejoint le mouvement. Cet élargissement se fit un peu à la manière et dans la foulée de « Lyannaj Kont Pwofitasyon », qui avait fédéré, deux mois plus tôt, la totalité des organisations syndicales, progressistes et des associations culturelles de Guadeloupe pour une grève générale contre la vie chère, l’oppression et l’exploitation.

Un embrasement social de grande ampleur

Ce mouvement social qui se développe depuis le 5 février est exceptionnel dans l’histoire récente des luttes ouvrières du pays. Ce côté exceptionnel lui vient de la force qu’il dégage dans l’ampleur des manifestations. Depuis les fortes mobilisations sociales d’octobre 1973 à février 1974, (c’était il y a 35 ans !), une telle déferlante n’avait submergé les rues de la capitale et de divers bourgs des communes. Ce mouvement unitaire, radical et prolongé est un exemple de résistance. Les manifestations, les barrages des zones commerciales, artisanales et industrielles, les blocages des grandes surfaces paralysent l’ensemble des secteurs économiques de l’île et des transports. Il s’agit, ce faisant, pour le peuple en lutte, d’imposer la baisse des prix des produits de première nécessité, de l’énergie, de l’eau, du carburant, du téléphone, des loyers, des impôts, des taxes, des taux bancaires, une augmentation d’au moins 200 euros pour les bas salaires, les retraites, les minima sociaux, un revenu minimum pour les jeunes, un emploi pour tous les Martiniquais par un recul très significatif du chômage et l’arrêt des licenciements.
La population par sa détermination a imposé que le « Collectif du 5 février » obtienne une réunion tripartite avec les représentants de l’État, des collectivités territoriales et du patronat pour parvenir à des mesures qui permettent à la population de sortir du carcan de la misère, suite à la cherté de la vie en Martinique. Depuis donc plus d’un mois, plusieurs manifestations rassemblant des milliers de personnes ont eu lieu pour exiger que cette réunion tripartite cesse de traîner en longueur, avec les manœuvres dilatoires du patronat et leurs diverses dérobades et blocages, espérant ainsi la lassitude de la population, le pourrissement du conflit et le découragement. Malgré les privations très dures à supporter et la propagande des patrons et de l’État français, les jérémiades sur le chaos économique, les intimidations et provocations, la population soutient activement ce mouvement. Ce mouvement de grève révèle la volonté de résistance de la population aux politiques libérales et au système capitaliste qui veut faire payer la crise aux salariés, aux masses populaires.

Les travailleurs en première ligne

Le mouvement initié par le 5 février 2009 montre depuis un mois, sa puissance, affiche un esprit conquérant, libère une énergie exaltante de milliers de jeunes, de femmes, de travailleurs et travailleuses, de chômeurs et chômeuses. En fait, la classe ouvrière de la Martinique dans toutes ses composantes (salariés, précaires et intérimaires, chômeurs, RMIstes, employés, djobeurs, ouvriers d’industrie), en répondant à l’appel des syndicats pour la grève générale du 5 février, a entraîné le reste de la population dans ce mouvement illimité. Ce combat placé d’emblée sous l’impulsion des travailleurs et de leurs syndicats intéresse la majorité des couches de la population, car le coût de la vie frappe aussi petits artisans, petits planteurs, couches moyennes, métiers libéraux en voie de paupérisation, etc. La démonstration est faite que c’est le mouvement ouvrier organisé et uni qui peut le mieux poser l’ensemble des problèmes du peuple, proposer et imposer des solutions. Imposer des décisions aux profiteurs, ceux qui détiennent l’import-export, ceux qui concentrent la plupart des centres commerciaux, ceux qui possèdent les richesses financières, ceux qui emploient, licencient et sous-payent. Incontestablement la puissance de ce mouvement de grève générale illimitée, comme celui encore plus spectaculaire de la Guadeloupe, vient de la capacité d’avoir pu entraîner d’autres couches de la population dans la mobilisation mais aussi de l’adoption de deux revendications unifiantes : la baisse de 20 % des produits de première nécessité et une augmentation égale pour tous des bas salaires de 354 euros (ramenée depuis à 250 euros dont 200 immédiatement).

Les jeunes, partie prenante de l’embrasement social

La majorité des grévistes et manifestants n’ont pas connu les grandes mobilisations d’il y a 35 ans. Mais, il n’est pas étonnant que les jeunes — dont le taux de chômage avoisine les 50 % pour les moins de 28 ans et qui dans les quartiers populaires de Fort-de-France, Lamentin, Schoelcher sont à 70 % dans l’inactivité — se soient sentis concernés par ce mouvement qui leur parle. Les sorties nombreuses du système scolaire sans diplôme, ou avec des diplômes qui ne servent à rien, le RMI pour les plus de 25 ans, le manque d’autonomie car sans revenu, sans logement pour le plus grand nombre, sont le lot de ces jeunes compatriotes à qui le système colonial enlève tout rêve et bien entendu tout projet. La stigmatisation systématique, le rejet social, le délit de faciès : voilà ce que leur offrent des dirigeants brandissant rapidement le discours sécuritaire préventif à toute incartade et faisant étalage de tout l’arsenal répressif policier et judiciaire.
Trente-cinq ans ont passé depuis 1974, c’est-à-dire plus de la moitié de la population n’avait pas encore vu le jour ou avait moins de 10 ans et n’avait pas partagé les expériences passées du mouvement populaire. Pourtant les jeunes ont spontanément trouvé le chemin des luttes aux côtés des plus expérimentés. Avec leur enthousiasme ! Avec leur impétuosité ! Avec leur impatience ! Mais avec aussi leur générosité ! Car il ne faut pas mettre sur le compte de cette masse de jeunes les regrettables et contre-productifs dérapages qui ont eu lieu et qui servent bien la propagande de ceux qui veulent criminaliser l’action revendicative. Cette jeunesse a vécu comme un terrible affront l’émission de « Canal + » faisant écho des propos de quelques-uns des békés les plus archaïques, les plus arrogants et les plus racistes. Elle a été meurtrie dans sa fierté identitaire et elle entend le faire savoir. D’où cette floraison d’initiatives de tous ordres : par exemple ces jeunes spécialistes et accros de l’audiovisuel et de l’internet qui ont lancé l’initiative très appréciée du public de la « Télé Otonom Mawon » avec quelques artistes et journalistes sympathisants du mouvement. Pendant quatre semaines une télé libre, implantée sur le boulevard de la Levée en plein cœur des manifs et recevant largement tous ceux qui voulaient exprimer leur soif de vivre dans un autre monde. Il s’agissait pour ces jeunes femmes et jeunes gens de ribat jé kat la (redistribuer la donne du jeu de cartes).

Les femmes portent le mouvement

Les manifestants sont dans leur très grande majorité des manifestantes. Les femmes sont les plus impliquées, les plus visibles dans les défilés, les blocages. Mais il n’y a pas que le poids du nombre, il y a aussi le fait que leur visibilité leur vient de leur prise de parole et des slogans revendicatifs. Qui sont les plus concernés par le travail précaire ? Par le travail à temps partiel imposé ? Par le travail sous-payé ? Qui sont les plus concernés par les inégalités dans le monde professionnel tant à l’embauche qu’à la promotion et à la rémunération ? Qui sont les plus concernés par les petits boulots de revendeuses avec le petit étal au bord du chemin, sur le trottoir du centre-ville ou aux abords du marché ? Qui sont les plus concernés par la structure de la famille monoparentale devant faire plus difficilement face à la cherté du loyer, à la cherté des produits de première nécessité, à la cherté des transports ? Qui sont les plus concernés par le harcèlement sexuel au travail, le harcèlement moral, la violence au travail ? Et dans un mouvement social qui pose la question d’un mieux-vivre ? Qui sont les plus concernés par la violence conjugale, par de nouveaux rapports hommes/femmes ? Ces problèmes existaient déjà depuis longtemps mais ils sont arrivés avec le mouvement du 5 février à leur mûrissement. C’est le fruit du travail des féministes de l’Union des Femmes de la Martinique (UFM) qui dans ce mouvement par le tenue de forums quasi quotidiens, de publication de tracts, de cortèges fréquents et d’une manifestation du 8 mars particulièrement réussie ont contribué à faire que les femmes prennent conscience de leur force et de leur capacité à faire bouger les choses. Les femmes ont toujours été le fer de lance des mouvements sociaux en Martinique : la nouveauté est que désormais elles le savent et pèsent en conséquence.

Les intellectuels et les artistes s’impliquent

Le mouvement a vu la prise de position de nombreux intellectuels et universitaires tant en Guadeloupe qu’en Martinique. Le débat d’idées ne connaissant pas la séparation qu’imposent les limites littorales aux îles, les discussions se passent entre intellectuels des deux îles. Les pages débats dans la presse écrite, les sites internet et les hebdomadaires antillais engagés, les news letters tels Madin’Art, Carib Créole One, le satellite pour des télés telles Canal 10, A1 Guadeloupe, KMT, ont beaucoup servi à multiplier les débats et à faire connaître des réflexions, positions et propositions. Dans ce bouillonnement, il y eut de tout, du bon, du moins bon et du franchement mauvais. Mais le public engagé sait largement faire la part des choses. Cependant, en Martinique le « Manifeste pour les produits de haute nécessité » signé par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, ainsi que la prise de position du poète Monchoachi de Lakouzémi avec son texte incisif « jé a bout kon yé la », devraient donner matière à des discussions pour tous ceux qui veulent saisir l’opportunité de s’interroger et de se positionner sur d’autres voies pour la période à venir.
Les tribunes libres du Groupe révolution socialiste (GRS), le site internet de notre organisation, les tracts quasi-quotidiens que nous avons distribué ont servi aussi à alimenter le débat de nos propositions. On redécouvre les poèmes de Joby Bernabé réclamant le respect pour son peuple. On s’enthousiasme au son des paroles de Nico Gernet et de son groupe Tambou Bo Kannal qui fait vibrer des milliers de manifestants saluant tambou libération, tambou révolution, tambou neg mawon. Il en est de même pour d’autres chanteurs, d’autres plasticiens, d’autres cinéastes, etc.

Le mouvement entraîne de nombreuses catégories sociales

On est frappé de l’implication de toutes les couches de la société dans cet embrasement social. Outre les vieux et les retraités impliqués par ces minima retraites dérisoires, outre des corporations telles celle des avocats, on a vu surtout les premières semaines des petits artisans, petits paysans, petits commerçants, des transporteurs, des petits patrons. Mais très vite, les incompréhensions ont apparu et ces catégories ont été de moins en moins visibles même si plusieurs éléments sont encore présents dans les mobilisations. Il est vrai que ces différentes catégories étaient beaucoup plus préoccupées par les problèmes du coût de la vie que par ceux des augmentations de salaires.

D’où vient le grand tremblement de terre

Tout n’a pas éclaté soudainement comme l’orage dans un ciel serein. Cela fait longtemps que l’on se bat aux Antilles contre les licenciements dans le bâtiment, dans l’agriculture, le commerce, l’industrie, l’hôtellerie. Mais il s’est souvent agi de luttes parcellisées, secteur par secteur ou même entreprise par entreprise, exploitation agricole après exploitation agricole, voire hôtel par hôtel. Cela fait longtemps que le signal d’alarme a été tiré pour l’écologie. La question des 50 pas géométriques et de la dilapidation du patrimoine littoral, l’empoisonnement par le chloredécone, le gaspillage de l’eau comme l’a montré l’affaire de la Grande Rivière ont été des luttes largement portées par les écologistes, (et surtout ceux de l’Assaupamar que l’on retrouve sur la brèche ces jours-ci) avec la sympathie de l’opinion publique. Cela fait longtemps que contre le manque de logements sociaux, on assiste à des manifestations. Cela fait longtemps que l’on se dresse contre la répression et les diverses iniquités d’une justice à deux vitesses qui frappent durement les plus faibles et les sans-voix. Le ras-le-bol général était patent, mais les luttes défensives, quand bien même elles n’étaient pas défaites, ne donnaient pas le signal d’une lutte généralisée.
Pour prendre un exemple éloquent, revenons à un de ces secteurs dont on a beaucoup parlé à la fin de l’année 2008 : l’hôtellerie dont les travailleurs et les travailleuses (les plus nombreuses) voient bien que leur sort a empiré.
La crise que connaît l’hôtellerie ne tombe pas du ciel… Le choix de l’industrie du tourisme, dans sa conception originelle, ne s’inscrivait pas dans une perspective de développement global. Jamais, au tournant des années 1960, la politique touristique n’a été pensée et positionnée comme devant être une locomotive en termes de débouchés pour d’autres secteurs (agriculture, pêche, artisanat, activités culturelles et patrimoniales…). On est face aujourd’hui à un véritable désastre et les cris d’orfraie que poussent ceux qui accusent le mouvement social de détruire l’économie ne parviendront pas à faire croire que ce sont les grévistes qui ont créé la situation suivante que leurs syndicats, dont la Centrale démocratique martiniquaise des travailleurs (CDMT), ne cessent de combattre.
À Sainte Anne, dans le sud de l’île, le Caritan est vendu en pièces détachées, bungalow par bungalow ; le site se dégrade car les copropriétaires n’ont pas les moyens de payer un bon entretien ni un syndic performant. Il y a peu de touristes dans ce qui reste de l’hôtel, avec un service indigent et qui fermera bientôt. Toujours à Sainte Anne, Anchorage vient d’être mis en liquidation et est déjà vendu en menus morceaux ; il y aura moins de touristes puisque pas d’accueil organisé aux abords d’une des plus belles plages du pays. On pourrait se réjouir et dire que l’on pourra mieux protéger l’environnement. Ce ne sera pas le cas car cette parcellisation avec des copropriétaires désireux de faire du retour sur investissements favorisera la bétonisation du site et surtout le rajout de bicoques pour mieux entasser les vacanciers. Adieu pelouses bien taillées, massifs floraux, haies ombragées, chemins de terre, parkings paysagers ! Bonjour parkings bitumés, clôtures rendues aveugles, cours intérieures carrelées, maisons grillagées aux fils barbelés et alarmes sonores anti-intrusions et antivols ! Décor semblable à celui d’Al Catraz !
Aux Trois Ilets, l’ex-hôtel Méridien qui avait accueilli la conférence Giscard-Ford en 1976, est devenu le Kalenda après de multiples déboires. Sous prétexte de le réparer les nouveaux propriétaires ont cyniquement démoli la structure principale et rendu machiavéliquement inutilisable le cadre. Ils vont, si personne ne fait rien, transformer le site en logements résidentiels de luxe en prise directe sur la plage et avec vue paradisiaque sur la baie de Fort-de-France. C’est un plan mûrement réfléchi, puisqu’il s’agira du prolongement de l’opération juteuse menée sur la Pointe du Lazaret, patrimoine historique militaire dont on réalise aujourd’hui que la mise en déshérence a été voulue pour mieux le brader à des promoteurs cupides et sans foi ni loi.
À Saint Marie, l’hôtel Primerêve rebaptisé en 2003 Domaine de Sainte Marie, lui qui devait redynamiser le Nord-Atlantique, s’est lancé dans la transformation de ses chambres en résidences touristiques, avec bien sûr un plan social : locution qu’il faut traduire par licenciements.
À Basse-Pointe, l’habitation le Leyritz est fermée et tombe en ruines. Son superbe parc est livré à la jachère et aux mauvaises herbes. C’est un élément essentiel du patrimoine architectural de notre Martinique. Ce fut l’autre lieu prestigieux assigné à la rencontre Giscard-Ford. Ce fut le cadre d’un excellent festival de Jazz qui n’a tenu que trois ou quatre saisons (Jazz à la plantation) avec la participation de Dee Dee Bridgewater et d’autres grosses pointures des States et de la Caraïbe. Là aussi, certains voudraient faire des opérations immobilières.
Pour parler du Carbet et d’autres lieux, est-ce la peine de s’étendre sur les cas du Marouba qu’une lutte syndicale longue et vigoureuse a sauvé, non sans sacrifices, du démantèlement. Que dire du Lido dépecé, de l’Anse Collat transformé provisoirement (?) en centre de soins, du Victoria au carrefour de Didier démoli et remplacé par des appartements de luxe, du Vieux Moulin auquel l’on a substitué un blockhaus résidentiel ? Et la liste n’est pas complète. Sans être Cassandre, des bruits annoncent de plans sociaux bientôt dans quelques importantes structures comme par exemple Framissima Batelière.
Il y avait eu des protestations syndicales et des luttes pour s’opposer aux opérations de spéculations immobilières liées aux différentes lois de défiscalisation, la mise en chômage de centaines de gens, la vente à l’encan de la Martinique par des affairistes, la destruction du patrimoine écologique, architectural, historique et militaire. La CDMT a fait circuler une pétition pour la sauvegarde des emplois dans l’hôtellerie. La CDMT demandait que les responsables des collectivités publiques (communes, communautés de communes, département et région) prennent à bras le corps ce problème. L’impression au début de l’année 2009 était que rien ne pouvait changer de ce côté-là. L’espoir est venu des mobilisations d’abord en Guyane à la fin novembre 2008, puis en Guadeloupe avec l’initiative prise en décembre de créer le LKP. Les classes ouvrières des Antilles et de la Guyane passeraient-elles à des luttes offensives ?

Aujourd’hui et demain

Les dizaines de milliers de Martiniquaises et de Martiniquais qui ont occupé la rue pendant déjà plus d’un mois ne vont pas simplement laisser les mains libres à ceux d’en face (patronat et gouvernement) pour qu’ils continuent comme avant leur pwofitasyon.
La mobilisation du samedi 7 mars, 33 jours après le début du conflit, massive et déterminée, a été une réponse à la provocation de la veille, lorsque le patronat a voulu tester la capacité de riposte de la population. Des tracteurs, des camions, des remorques ne peuvent vaincre une population. Ils avaient bien quelques mercenaires payés pour conduire les tracteurs pendant qu’ils paradaient dans leurs 4/4, mais le nombre (membres du Collectif et population mêlés) était de l’autre côté et protégeait la ville. Cette mobilisation du samedi 7 mars a été aussi une affirmation que les travailleuses et travailleurs martiniquais sont des milliers à exiger que le mouvement débouche sur du concret.
Après un mois de durs sacrifices, de privations et de mobilisation, les objectifs ne sont pas entièrement atteints ou garantis sur les salaires, sur l’emploi, sur les minimas sociaux, malgré de sérieuses avancées. Ceux d’en face comprendront-ils clairement qui si le mouvement décide de changer de forme, il ne changera pas ses objectifs, sauf dans le sens d’un approfondissement, voire d’une radicalisation.
Cette certitude est la première et la plus grande victoire du mouvement. Le peuple mobilisé a pris largement conscience de sa force. Il a massivement développé sa compréhension de la société, de ses enjeux, de ses conflits, des forces en présence et du travail qu’il y a à faire pour sortir le pays de l’ornière et les plus faibles de leur misère.
En approchant de la conclusion de la première phase de la lutte, lorsque le bilan sera acceptable, il faudra proclamer franchement que le combat continue et même que par certains côtés il ne fait que commencer.

Au-delà des revendications syndicales

L’apparition du LKP et du Collectif du 5 février ont redonné espoir à tous ceux qui souhaitent que leurs luttes débouchent sur des reculs significatifs du patronat et du pouvoir colonial. La démonstration est faite que seules les luttes populaires font bouger les choses, font reculer les patrons, font barrage aux mauvais coups des gouvernants. Ce faisant, ce mouvement embrasse plus que les revendications syndicales. Il témoigne de toutes les aspirations populaires et sociétales.
Revendication de dignité et de fierté identitaire face au mépris raciste de certains attardés de la caste béké.
Aspiration à une Martinique faisant une place essentielle à un développement écologiste.
Affirmation du combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes pour construire une Martinique sans oppression sexiste.
Attachement à la création culturelle martiniquaise en valorisant pour le peuple sa musique, sa peinture, ses arts traditionnels, son créole.
C’est tout cela qui explique cette présence massive de jeunes, de femmes, d’artistes, de militants écologistes, d’universitaires. C’est tout cela qui explique la très forte adhésion du peuple martiniquais à ce mouvement. C’est tout cela qui explique la multiplicité de ces groupes qui après avoir défilé le matin, se retrouvent tout l’après midi et jusque tard dans la soirée et la nuit autour de la Préfecture, à la Maison des syndicats, sur le parking et devant le hall de l’Atrium pour discuter, prendre la parole, jouer et danser du bèlè, tenir forum, donner leurs points de vue approbateurs ou critiques sur les discussions et négociations en cours. C’est un public nouveau, jeune, féminin dont l’observateur blasé et pressé de la société martiniquaise ne pouvait soupçonner qu’il ferait irruption sur la scène sociale et ferait ainsi de la « politique » au sens premier du terme, c’est-à-dire se permettrait de vouloir donner son avis mais surtout agir sur le cours des choses en prenant en mains son propre destin.
Il est clair qu’une nouvelle génération entre dans l’arène et fait son apprentissage.

Garder le cap

Cette résistance populaire qui dure depuis plus d’un mois est un acquis considérable. Il faudra garder le cap des revendications du mouvement tout en les adaptant au rapport de forces, au déroulement de la négociation, à la situation au 34e jour de grève. Il est clair qu’il devient possible d’arracher la baisse des prix sur le maximum de produits nécessaires à la satisfaction des besoins du plus grand nombre et de gagner une augmentation significative des revenus (salaires, pensions, minima sociaux) des masses populaires et d’abord des plus défavorisés.
Il est possible de gagner contre les capitalistes et contre l’État, et c’est cela qui les enrage. Le peuple s’est mis en marche. Il a dit assez !
En approchant de la conclusion de la première phase de la lutte, lorsque le bilan sera jugé acceptable, grévistes et manifestants sont convaincus que le combat continue et même que par certains côtés il ne fait que commencer. La nouvelle phase qui sera celle de la vigilance pour l’application des accords, pour s’opposer à la répression, devra tout autant compter sur la mobilisation des militants.
Mais il faut déjà voir plus loin et se préparer à « rebattre les cartes ».
Car il ne s’agit pas pour que les choses changent vraiment, de remplacer des profiteurs békés par des profiteurs nègres ! « il faut mettre à la raison tous ces Nègres qui croient que faire la révolution cela consiste à prendre la place du Blanc, et à la place du Blanc, à jouer le Blanc ». Ainsi disait Aimé Césaire par la bouche du Roi Christophe.
Oui, le moment est venu de travailler à une vraie transformation sociale qui mette les intérêts du plus grand nombre au-dessus de la logique capitaliste.

Imposer une nouvelle donne politique

Le mouvement populaire est une puissante interpellation de tous les programmes politiques officiels. La lutte doit servir à tout remettre à plat.
Le peuple a pris la parole, mais ce n’est qu’un petit début. Beaucoup de plans ont été faits « pour lui », mais pas par lui, ni même avec lui. On a vu combien ont été mal à l’aise ces élus qui n’avaient pas mesuré l’ampleur de la colère populaire et qui voulaient après quelques jours faire rentrer tout le monde à la maison. Cette lutte doit servir à faire radicalement changer les rapports entre l’élu et le peuple, changer la conception de ce que doit être un élu, changer la conception d’un fonctionnement démocratique.
Une nouvelle mystification est annoncée : les états généraux de Sarkozy. Or l’urgence, ce sont les états généraux du peuple, de ses organisations authentiques, sans la tutelle des forces économiques dominantes (békés et autres), sans le parrainage paternaliste de quiconque.
C’est aux organisations ouvrières et populaires de mettre en œuvre une telle perspective, qui ne sera que la traduction politique du soulèvement social d’aujourd’hui. Donner un tel prolongement à l’action revendicative de milliers et de milliers de gens du peuple, c’est être fidèle à l’esprit de ce qui se passe en ce moment.

Le GRS dans le mouvement

Le GRS, dont les militantes et militants se battent quotidiennement depuis des décennies pour que le peuple se mette debout comme il le fait aujourd’hui, est très à l’aise dans cette insurrection sociale et y tient toute sa place. Nos militants et militantes ayant des responsabilités syndicales ou dans le mouvement des femmes sont très impliqués dans le Collectif.
Dès le 21 janvier, le GRS avait tenu une réunion publique d’une centaine de participants sur la question du changement de statut et lancé un appel à la solidarité avec le mouvement de grève générale déclenché la veille par le LKP en Guadeloupe.
Le 25 janvier, soit 5 jours après le déclenchement de la grève en Guadeloupe, le GRS adressait une lettre à toutes les organisations de gauche et anticolonialistes de Martinique pour une initiative unitaire de solidarité avec le peuple guadeloupéen en lutte.
Le 2 février, onze organisations répondirent à l’appel et tinrent un rassemblement avec meeting public sur la place Abbé Grégoire des Terres Sainville et saluèrent la venue d’un militant du LKP ainsi que des messages des camarades réunionnais du Nouveau parti anticapitaliste et d’Olivier Besancenot (encore à cette date porte-parole de la LCR).
À partir du 5 février, le GRS a sorti quasi quotidiennement un tract pour faire le point et par deux fois son journal.
Le 13 février, réunion publique du GRS sur la situation sociale en Guadeloupe au 25ème jour de grève et Martinique au 8e jour. A cette même heure, le Collectif tenait son premier meeting public, nous décidions d’écourter notre réunion et d’appeler à se rendre au meeting.
Le 21 février, à l’invitation du GRS, Olivier Besancenot est en Martinique, il est reçu par Télé Otonom Mawon, ainsi qu’Alex Lollia de la Guadeloupe. Il assistera au meeting du collectif au François.
Le 22 février, grand meeting du GRS de 1500 participants au parc floral Aimé Césaire de Fort-de-France avec la participation du Collectif du 5 février et d’Olivier Besancenot. Puis, prise de parole d’Olivier Besancenot à la maison des syndicats devant une foule de grévistes.
Le 26 février le GRS lançait un appel pour « poser les bases d’un nouveau parti des forces anticolonialistes, anticapitalistes, féministes, écologistes, internationalistes, démocratiques, qui veulent vraiment agir pour une transformation radicale de la société ». L’appel déclarait : « Ce parti doit naître de la rencontre, de la fusion de toutes celles et de tous ceux qui, même sans avoir les mêmes origines et traditions idéologiques, partagent de solides valeurs communes (indiquées plus haut) et sont d’accord sur les grandes tâches à accomplir dans la nouvelle période qui s’ouvre. Oui, nous sommes candidats à la construction, avec celles et ceux qui le veulent, de cet indispensable instrument politique ».
De toutes façons, après février 2009, plus rien ne sera comme avant aux Antilles !

Fort de France, le 9 mars 2009.

Accord interprofessionnel sur les rémunérations des salariés du secteur privé (extraits)

Le 3 mars 2009 un accord-cadre partiel a été conclu entre, « d’une part, les organisations syndicales regroupées dans le Collectif du 5 février 2009, CDMT, CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGTM, CGTM-FSM, CSTM, FO, SMDEF, SNUIPP, SUD-PTT, UGTM, UNSA, » et, « d’autre part, les organisations d’employeurs AMPI, CAPEB, CGPME, Fédération du Tourisme de la Martinique, FDSEA, MEDEF, SEPTPAM, ZILEA ».
Ces « dispositions s’appliquent sur l‘ensemble du territoire de la région Martinique pour tous les employeurs du droit privé ».
« Tous les salariés dont la rémunération brute annuelle sur la base d’un emploi à temps plein au 31 décembre 2008 est inférieure ou égale à 1,4 salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC) voient leur revenu mensuel augmenté de 200 euros net [...] à compter du premier mars 2009. [...]
« La contribution des employeurs, dite « prime exceptionnelle de vie chère », se situe dans une fourchette comprise entre 30 et 100 euros [...]. Le solde de 200 euros sera constitué par la contribution du Conseil Régional, la contribution du Conseil Général, la contribution de l’État de 100 euros [...].
« Tous les salariés [...] percevant un salaire mensuel supérieur à 1,4 SMIC et n’excédant pas 1,6 SMIC bénéficieront, dans le cadre de négociation de branche ou d’entreprise, d’une « prime exceptionnelle de vie chère » d’un minimum de 4 %.
« Tous les salariés [...] percevant un salaire mensuel supérieur à 1,6 SMIC bénéficieront, dans le cadre de négociation de branche ou d’entreprise, d’une « prime exceptionnelle de vie chère » d’un minimum de 2 %. [...] Ces négociations devront commencer dans les 30 jours suivant la signature du présent accord et devront être conclues au 15 mai 2009 au plus tard avec effet au premier mars 2009. [...] Les parties conviennent que la part versée par l’employeur sur la « prime exceptionnelle de vie chère » sera maintenue à l’issue de sa période d’attribution et constituera un accessoire du salaire. [...]
« L’application du présent accord sera soumise à une Commission Paritaire de Suivi, de Contrôle et d’Interprétation composée paritairement des représentants [...] du Collectif du 5 Février et de représentants des organisations d’employeurs signataires [...] Afin de faciliter la participation des salariés aux négociations et aux réunions des Instances paritaires ils bénéficieront : du droit de s’absenter de leur travail, de la compensation ou maintien de leurs rémunérations, de l’indemnisation de leurs frais de déplacement. [...]
« Les retenues pour jours de grève seront calculées à partir du 5 février 2009 jusqu’au jour de la reprise effective du travail. Toutefois, chaque entreprise proposera des modalités spécifiques de traitement des dites retenues qui s’étaleront sur une période de 4 à 12 mois [...]. »

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