Assises de l’anticolonialisme : pourquoi nous participons...

, par SAMARY Catherine

Nous mettons en ligne ce texte rendu public par un certain nombre de militantes et militants politiques ou du mouvement social, signataires ou non de l’appel des « Indigènes de la République », qui critiquent ce texte, mais soutiennent la démarche entreprise, et participeront aux Assises de l’anticolonialisme post-colonial le 16 avril prochain.

Les personnes désireuses de signer ce texte peuvent le faire en écrivant à Catherine Samary :

samarycatherine chez yahoo.fr

L’appel « Nous sommes les indigènes de la République » suscite polémiques et anathèmes violents. Visiblement cet appel décèle des systèmes profonds, et soulève à juste titre - même s’il le fait parfois mal - le grand écart entre universalisme proclamé de la République et sa réalité.

Les termes qu’il utilise ne sont pas toujours ceux que nous emploierions. Il est, parfois, des outrances qui peuvent dérouter ou crisper. Mais elles sont à nos yeux le reflet d’une situation qui nous paraît incommensurablement plus préoccupante que l’agressivité éventuelle des expressions. En fait, dans son excès même, le texte est une invitation salutaire à la réflexion de toute la gauche, de tous les progressistes qui adhèrent aux valeurs de « liberté, égalité, fraternité » pour que les droits de ceux et celles qui sont en position de faiblesse pour s’exprimer et lutter soient reconnus et mis en œuvre effectivement.

Alors qu’il alerte sur les cassures profondes que les discriminations provoquent dans la société et qui se répercutent jusque dans le mouvement progressiste, mettant celui-ci en danger, le texte est diabolisé comme « diviseur ». Pour qui veut bien le lire jusqu’au bout, il se donne pourtant pour objectif explicite de tenir des Assises « en vue de contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société française, dans la perspective d’un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle ». Ce tous ensemble des opprimés, et l’objectif politique (et non pas « communautariste ») d’une démocratie sociale ne sont pas contradictoires avec l’aspiration, explicite elle aussi dans le texte, à des démarches autonomes rassemblant celles et ceux qui font l’expérience des discriminations et de la stigmatisation. Dans l’histoire, l’autonomisation a constitué un préalable nécessaire aux mouvements d’émancipation, que ce soit le mouvement ouvrier ou le mouvement des femmes. Cette autonomisation dans l’action ne saurait représenter une fin et ne vise qu’à créer une société où l’universalisme ne se contenterait plus d’être abstrait dans sa conception et particulariste dans son application. La conflictualité sociale est une des conditions d’une démocratie réelle, démocratie sociale et politique qui reste à construire et qui n’émergera pas seulement de textes proclamant la République, mais de luttes qui imposeront la remise en cause de toutes les discriminations réelles.

La lutte contre les discriminations et la recherche de l’unité du mouvement d’émancipation vont donc à nos yeux de paire et supposent d’accepter que celles et ceux qui subissent ces discriminations mènent de manière autonome leur combat à partir de leur expérience et avec leur propre langage. Il est en effet une réalité dont il n’est plus possible de s’accommoder : sur fond de libéralisme accentué, les inégalités se creusent, les mises à l’écart se multiplient, les discriminations s’aiguisent. Alors que nous aurions besoin de plus de solidarité face à la férocité des temps, les haines et les refus de l’altérité fleurissent. Antisémitisme, racisme, xénophobie, homophobie, sexisme... Les uns et les autres nous répugnent et nous nous refusons à les hiérarchiser. Nous ne pouvons accepter que l’on justifie l’un par l’autre ces dénis d’humanité. D’une manière ou d’une autre, nous sommes engagés dans le combat pour les éradiquer.

Nous sommes convaincuEs que toute mise à l’écart d’une discrimination particulière mène à l’impasse. Et parmi ceux et celles qui partagent nos convictions et sont réticentEs envers l’Appel, beaucoup expriment la crainte que l’axe du post-colonialisme mis en avant soit contre-productif. Si nous mettons ici une dimension en évidence, ce n’est pas par dédain pour les autres, mais parce que nous la jugeons tragiquement sous-estimée dans l’opinion. Les effets du post-colonialisme touchent à des réalités profondes et structurantes dans la société française. Ils s’inscrivent dans son histoire et ne se laissent pas facilement lire. Cela justifie une mise en cause pour un dévoilement nécessaire, mise en cause qui peut paraître véhémente, à la mesure des fondations qu’il faut remuer pour faire voir l’étendue des discriminations. C’est pourquoi nous réfutons les surinterprétations, diabolisations et défiances a priori contre l’évocation du post-colonialisme qui éclaire des mécanismes discriminatoires et politiques essentiels, mais certainement pas exclusifs.

La France, aujourd’hui, est formée par la sédimentation des immigrations, dont une partie est héritière du colonialisme et des indépendances. Depuis plus d’un siècle et demi, le peuple c’est quelques millions de Français descendants de migrants et c’est aussi plus de quatre millions d’immigrés. Au cœur de la vie productive, du dynamisme des territoires, partie intégrante du tissu social, des villes, la pluralité des origines irrigue notre vie quotidienne et nos cultures. Pourtant, les « immigrés ou supposés tels » sont aussi au cœur du mal-vivre, de la dégradation des périphéries urbaines, du massacre des services publics dont ils sont les premières victimes. Ils sont l’objet de rejets, de peurs, d’exclusions fondées sur leur prétendue altérité irréductible. Leur visibilité est devenue synonyme d’indésirabilité. Tout est convoqué pour cela : la stigmatisation des migrants, la peur de l’Islam comme forme nouvelle de peurs plus anciennes, celles, de l’Arabe, du Noir .... mais aussi parfois - hélas ! - les valeurs de la laïcité et de la République.

Nous disons : halte-là ! Si la laïcité et la République sont menacées, elles ne le sont pas par les populations issues de l’immigration et des banlieues mais par les discriminations dans le logement, l’emploi, l’accès aux services publics, les inégalités dans le traitement des religions. Les communautarismes ? Nous n’en ignorons pas les risques, ni la diversité des formes et des lieux ; mais nous refusons de confondre la mise à l’écart imposée par la ségrégation urbaine et sociale, et projets politiques de repli communautaires ; nous refusons d’opposer aspiration universaliste et affirmation de droits et aspirations collectives - y inclus les droits d’organisation autonome qui font partie de la démocratie. Nous rejetons tout ce qui, peu ou prou, légitime l’infériorité des femmes, le mépris des droits de l’individu, l’exclusion, la dénégation de l’autre ou les carences démocratiques. Mais pour s’y opposer, mieux vaut savoir se remettre en cause, analyser ce qui dans l’histoire de la république a engendré discriminations et racismes et ne plus entériner de fait, non sans excès de satisfaction, les exclusions qui peuvent nourrir toutes sortes d’intégrismes. Quand des catégories entières sont mises en marge par les inégalités sociales, quand ceux qui les composent vivent quotidiennement des discriminations, se sentent méprisés dans leur identité, quand ils ont le sentiment de ne pas être reconnus voire d’être rejetés, et d’abord par la puissance publique, alors certains d’entre eux peuvent considérer, à tort, que leur seul recours est dans le repli sur le groupe tutélaire, ethnique ou religieux. Trop d’actes, de discours, à tous les niveaux de l’Etat, des institutions, de la société alimentent les divisions et les ségrégations. Ainsi, au-delà même de la loi interdisant le port du foulard à l’école, on assiste aujourd’hui à des tentatives régulières d’exclure des femmes voilées de l’espace public et ce au mépris de la laïcité et des libertés publiques reconnues.

L’appel lancé est, selon nous, un cri d’alarme, un appui pour une nouvelle construction. De même que la France a fini par reconnaître sa responsabilité dans le génocide perpétré par les nazis, qu’elle engage enfin un réel et nécessaire travail de mémoire sur le caractère irréductible du génocide des juifs, il est essentiel qu’il n’y ait jamais sélection et hiérarchie des victimes, que nulles ne soient oubliées dans le travail de mémoire ; il est de notre responsabilité particulière de citoyen-nes de faire en sorte que notre pays reconnaisse pleinement les méfaits du colonialisme et leurs conséquences, ainsi que son rôle dans les traites négrières. La France a perdu son empire de jadis, dans le sang et dans les larmes, mais les traits de la mentalité colonialiste n’ont pas été clairement condamnés, et viennent encore de s’exprimer de façon scandaleuse dans une Loi imposant que l’on vante, notamment dans les programmes scolaires « le rôle positif » de la France Outre-Mer.

À notre avis, le retissage des solidarités - sans lequel il n’y a pas de peuple sûr de lui-même -implique la condamnation sans équivoque de notre passé colonial et esclavagiste et de ce qui reste des structures mentales, conscientes ou inconscientes, l’ayant accompagné. À notre avis, le retissage des solidarités - sans lequel il n’y a pas de peuple sûr de lui- À notre avis, le retissage des solidarités - sans lequel il n’y a pas de peuple sûr de lui-même - implique la condamnation sans équivoque de notre passé colonial et esclavagiste et de ce qui reste des structures mentales, conscientes ou inconscientes, l’ayant soutenu et justifié. Il s’agit aujourd’hui de décoloniser nos structures de pensées et pour cela disqualifier les discours de supériorité qui prolongent l’œuvre coloniale.

Il ne sert à rien de disserter sur la République, si l’on ne prend pas conscience que la principale menace est pour elle dans les inégalités qui produisent, indissociablement, la concurrence sauvage de chacun contre tous et la gangue des discriminations des pauvres contre les pauvres. Il faut des actes concrets, bien sûr : des services publics de qualité pour tous, des moyens véritables pour la banlieue, une politique de formation, d’emploi et de revenus assurés tout au long de la vie de chacun, l’institution d’une citoyenneté de résidence et l’extension du droit de vote, des moyens sérieux pour lutter contre toutes les discriminations, sans exception aucune. Mais des actes symboliques, culturels et politiques, sont tout aussi nécessaires : la reconnaissance des langues des résidents, qui n’est pas pour nous contradictoire avec un réel apprentissage de la langue française, et la répudiation du passé colonial notamment. Un travail de mémoire partagé sur le fait colonial et la traite des noirs : voilà qui serait un pas vers le rapprochement de toutes celles et ceux qui vivent en France. Car il faut savoir ce que l’on veut. Entériner la division du peuple ou travailler à son unification ? Perpétuer les discriminations, matérielles ou symboliques, ou s’efforcer de les faire disparaître ? La France fut à la fois la terre de la Révolution et celle de l’ordre colonial. Pour que l’esprit démocratique de la première persiste, il est temps de renoncer aux miasmes de la seconde. L’appel à des Assises de l’anticolonialisme nous le demande, nous offre cette opportunité, c’est pourquoi nous y participerons.

Premiers signataires

Léonce Aguirre, Marie-Hélène Bacqué, Tarek Ben Hiba, Jean Brafman, Patrick Braouzec, Sébastien Budgen, François Burgat, Vincent Charbonnier, Annick Coupé, Pierre Cours-Salies, Léon Crémieux, Françoise Davisse, Bernard Dréano, Vincent Duguet, René Gallissot, Elisabeth Gauthier, Serge Guichard, Pierre Khalfa, Stathis Kouvelakis, Sylvie Larue, Stéphane Le Lay Roger Martelli, Catherine Samary, Emmanuelle Santelli, Patrick Simon, Nadine Stoll, Catherine Tricot, Gilbert Wassermann, Pierre Zarka, Bernard Dréano, Emmanuel Barot, Malika Zediri, Lise Gaignard, Sarah Mazouz, Jean-François Rebeyrat, Philippe Corcuff, Marc Bessin, Numa Murard, Anne FLOTTES,Philippe Bichon, Rémy Jean, Patrice Leclerc, Makan Rafatdjou, Jean Baptiste Metz, Gustave Massiah, Jérôme Gleizes, Mireille Mendès France, Michael Löwy, Thibaut Michoux Adnane Ben Youssef, Monique Crinon, Marguerite Rollinde.