Peter Gowan (1946-2009)

, par HEARSE Phil

Professeur à la London Metropolitan University, membre de la rédaction de la New Left Review, ancien dirigeant de l’International Marxist Group (IMG, section britannique de la IVe Internationale), Peter Gowan est mort le 12 juin dernier. Il était apprécié pour sa capacité de présenter les rapports entre les pouvoirs économique, politique et militaire du monde moderne. Son aptitude à fonder une approche théorique sur une très vaste connaissance des faits fascinait son public. C’était un militant engagé et un critique déterminé de l’impérialisme états-unien. C’est dans « le régime du dollar et de Wall Street » qu’il voyait l’obstacle principal au progrès et à la justice sociale.
Il a rejoint l’IMG en 1968 et a rapidement joué un rôle central dans sa direction. En 1969-1970 il a été un des principaux organisateurs du travail dans la jeunesse, en particulier au travers de l’intervention au sein de la Fédération des étudiants socialistes révolutionnaires. Il collaborait étroitement avec les dirigeants de l’IMG comme Pat Jordan et Ernest Tate, mais aussi avec les nouveaux venus, Tariq Ali et John Weal, au sein de la rédaction de The Black Dwarf (Le Nain Noir), un journal unitaire d’extrême gauche, particulièrement bien adapté au milieu étudiant et à la révolution culturelle de cette période. En juin 1970, au cours de la vague des sit-in étudiants contre le fichage illégal et contre la soumission croissante des universités au monde des affaires, il participa au lancement du journal The Red Mole (La taupe rouge). Les étudiants de l’IMG jouaient un rôle central dans cette lutte à l’intérieur de nombreuses facultés.
Alors que l’IMG luttait pour affirmer son identité et son rôle dans le mouvement contre la guerre du Vietnam et dans le soulèvement étudiant, au début de la nouvelle décennie c’est la révolte ouvrière, conduite par les syndicats, qui a marqué le devant de la scène politique. Une organisation petite, avec une direction faible et peu implantée dans la classe ouvrière a rencontré son destin sous la forme d’une fraction organisée par John Ross à Oxford, qui a rapidement écarté les anciens dirigeants. Comme Tariq Ali, Peter fut d’abord convaincu par le mélange d’ouvriérisme et d’ » ultimatisme » programmatique propagandiste de John Ross. Mais en 1973 il a rompu avec lui. Il a dit plus tard que les discussions qu’il avait eues avec Pierre Rousset, le dirigeant de la Ligue communiste de France, avaient été décisives pour sa réévaluation du propagandisme passif de John Ross.
Depuis lors, Peter Gowan a dirigé une minorité. Il faut rappeler que les militants de l’IMG pensaient que le fait d’avoir une demi-douzaine de fractions internes était la preuve du respect des droits démocratiques au sein d’une organisation révolutionnaire et non (surtout lorsque de telles fractions persistent durant une longue période) un facteur de déstabilisation et de démoralisation massives.
Au début des années 1980, l’IMG tentait de mettre en pratique la tactique dite du « tournant vers l’industrie », consistant dans ce cas à envoyer les jeunes ex-étudiants vers des emplois manuels. La direction Ross a ainsi rapidement réussi à affaiblir l’implantation de l’IMG dans les syndicats, en envoyant se « prolétariser » ses syndicalistes « cols-blancs », souvent dans des ateliers dépourvus de syndicats. Cette tactique allait de pair avec la tentative de trouver un terrain d’entente avec la direction du SWP états-unien, inspiratrice de ce genre de « tournant vers l’industrie », conduite par Jack Barnes. Lorsque Ernest Mandel a expliqué devant le comité central de l’IMG la nécessité du « tournant vers l’industrie », Peter, choqué, a dénoncé « ce tournant anti-trotskiste ». Il protestait également contre l’idée que le régime iranien serait un tant soit peu « anti-impérialiste » — autre idée de Jack Barnes — insistant sur le fait qu’un mouvement urbain réactionnaire avait joué un rôle central dans l’insurrection qui renversa le Shah (« comme si nous n’avions pas déjà vu des mouvements de masse réactionnaires défier les États », expliquait-il). En 1982 il a refusé d’être élu à la direction. Il s’éloigna peu à peu de l’organisation. Tout comme Tariq Ali, Peter ne voulait plus être continuellement impliqué dans la lutte fractionnelle meurtrière au sein d’une organisation de plus en plus folle.
Se trouvant en dehors de l’extrême gauche, Peter a concentré son énergie sur trois terrains :

  • Il a été un des principaux organisateurs de la « commission est-européenne » de l’IMG, qui en collaboration avec d’autres sections de la IVe Internationale travaillait pour établir des liens et aider matériellement les marxistes et autres dissidents radicaux en URSS et dans les pays du bloc soviétique. À la fin des années 1970 Peter a rassemblé une équipe talentueuse autour de la revue Labour Focus on Eastern Europe, conçue en vue de construire, au sein de la gauche et dans le mouvement ouvrier, la solidarité avec les militants et les organisations anti-staliniennes. La revue a levé le rideau sur l’évolution — alors largement ignorée — des pays de l’Est et a fourni une tribune pour les mouvements dissidents naissants.
  • Il a commencé à enseigner les études européennes, d’abord à l’École polytechnique puis à l’Université métropolitaine de Londres, ce qui lui a permis de consacrer son temps à l’analyse de l’Union européenne des années 1980, de ses rapports avec les États-Unis et à observer la crise croissante des pays de l’Est. Peter percevait la Commission européenne comme un club de patrons hostiles à la démocratie, délibérément conçu pour échapper au contrôle démocratique des travailleurs européens — une perspective désormais largement partagée au sein de la gauche européenne.
  • Enfin, Peter a intégré la rédaction de la New Left Review, travaillant avec d’autres anciens militants de l’IMG, comme Robin Blackburn, Tariq Ali. Ses nombreux articles l’ont fait connaître et apprécier dans l’intelligentsia radicale à travers le monde. Après la chute de l’Union soviétique et la première guerre du Golfe en 1991, il a concentré ses recherches sur l’impérialisme états-unien. En 1999, il a publié une longue étude opposée à l’agression contre la Serbie, la dite « guerre du Kosovo ». Il a mené campagne contre « l’interventionnisme humanitaire », adopté par de nombreux libéraux et anciens gauchistes en vue de justifier la seconde guerre contre l’Irak.

Après le 11 septembre 2001, il s’est engagé sans compter, une semaine au Brésil, la suivante aux États-Unis, puis en Chine... employant son intelligence pour lutter contre la « guerre anti-terroriste », l’idéologie de « l’axe du mal » et le pouvoir impérial états-unien. Il expliquait que l’impérialisme américain avait commis là une « erreur faustienne » du point de vue de sa domination mondiale et il était convaincu que la guerre contre l’Irak allait affaiblir l’hégémonie des États-Unis, dont le « triomphe [à Bagdad] était un pas de plus conduisant vers le désastre ». Au Forum social européen de Londres en 2004, avec Perry Anderson, il a disséqué l’impérialisme états-unien devant des centaines de jeunes venus de tout le continent.
Ceux qui ont connu Peter depuis les premières années de l’IMG ne peuvent pas ne pas regretter que la défaillance de cette organisation l’ait empêché de rester un dirigeant révolutionnaire. Dans une organisation plus forte et dotée d’une culture politique plus large, Peter aurait sans doute trouvé naturellement sa place dans un large collectif de direction. Mais il n’a jamais cessé sa collaboration avec l’extrême gauche, en particulier avec l’International socialist group (ISG, devenu récemment Socialist Resistance) et avec la IVe Internationale, animant souvent les meetings et la formation.