Fragiles espoirs d’un retour à la paix dans l’Ex-Yougoslavie

Mouvante identité des Musulmans

, par SAMARY Catherine

DANS son chef-d’oeuvre, Le Derviche et la Mort [1], le grand écrivain bosniaque Mesa Selimovic s’interroge sur la communauté à laquelle il appartient : « Que sommes-nous alors ?... Les hommes les plus compliqués qui soient au monde... Hier nous étions ce que nous souhaitons oublier aujourd’hui.... Nous avons été déracinés, mais non accueillis... Confusément honteux de notre origine, de notre reniement aussi, nous refusons de regarder en arrière, nous n’avons pas devant nous où poser les yeux ; nous retenons alors le temps, redoutant toutes les solutions, quelles qu’elles soient. Méprisés à la fois par nos frères et par les nouveaux venus, nous brandissons pour nous défendre la fierté et la haine. Nous avons voulu notre intégrité, et nous l’avons perdue au point de ne plus savoir même ce que nous sommes. » Le Derviche n’a pas cet état d’âme : « Mon sol natal et son histoire ne me tourmentaient guère, j’étais lié par la foi à la vérité éternelle et aux vastes espaces du monde. » Cette sorte de « mal être », cette ambiguïté identitaire entre religion et nationalité, « a longtemps tourmenté les Musulmans eux-mêmes », constate Midhat Begic, dans son essai intitulé « L’écrivain musulman dans les lettres yougoslaves ». Il y rapporte cet autre propos de Mesa Selimovic : « Les Musulmans de Bosnie... ne pouvaient se joindre aux autres qu’en souhaitant la fin de l’Empire turc, ou en contribuant à sa destruction. Mais la fin de l’Empire turc signifiait en même temps la fin de ce qu’ils étaient eux-mêmes.... Cet étrange passé, nous le traînons sans cesse sans jamais en faire véritablement notre passé ; est-il donc étonnant que la Bosnie-Herzégovine soit spirituellement aussi riche ? [2] » L’auteur du Derviche et la mort, né à Tuzla en Bosnie-Herzégovine, avait choisi de se dire serbe. D’autres, comme le poète Mak Dizdar, se disaient croates. « D’autres encore choisirent de rester en dehors de ces options », souligne l’écrivain croate Predrag Matvejevitch [3]. En effet, dit-il, « sous la contrainte des événements historiques — chute de l’Empire ottoman, occupation de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie, création puis décomposition de la première et de la seconde Yougoslavie —, les Musulmans se sont divisés tant sur le plan ethnique que sur le plan religieux. [...] Les Serbes et les Croates tentèrent d’en tirer profit, selon leurs propres intérêts. » Niée, l’identité plurielle et incertaine de ces étranges « Musulmans » [4], dont beaucoup fréquentent plus les bistrots que les mosquées, l’est d’autant plus que Serbes et Croates entendent dépecer le seul État où ils puisent leurs racines. Depuis plus d’un siècle, l’histoire et l’ethnologie sont mobilisées à Belgrade et Zagreb pour légitimer l’« appropriation » de la Bosnie-Herzégovine et, dans le même mouvement, de sa composante musulmane. Mais la cause musulmane est ambiguë. Quel est en effet son espace : celui de l’islam, ou celui de la Bosnie-Herzégovine — pays d’un seul peuple multiculturel ou de plusieurs [5] ? Autant de déchirures de la guerre, autant de lectures différentes du passé pour justifier l’État dans lequel on veut vivre. Des Serbes qui ont « trahi » LE nationalisme serbe définit « scientifiquement » une communauté fondée sur la langue : tous ceux qui parlent ce qu’on appelait hier le serbo-croate (dans ses variantes diverses) sont des Serbes. Voilà qui a nourri la logique « grand-serbe », unitaire et expansionniste, du « yougoslavisme », incarnée par la dictature de la dynastie serbe après 1929. Selon cette approche, exprimée notamment par le linguiste Vuk Karadzic dans les années 1830, les Slaves islamisés de Bosnie sont des Serbes « qui ont trahi » leur cause en se convertissant à la religion de l’oppresseur turc. Le « revanchisme » serbe envers les Musulmans est également aiguisé par des conflits sociaux (il a une forte base paysanne en Bosnie) et par la mémoire du génocide antiserbe de la seconde guerre mondiale : dans la Grande Croatie fasciste qui incorporait la Bosnie-Herzégovine, les Musulmans étaient considérés... comme des Croates. Les historiens nationalistes croates aboutissent en effet, par un autre cheminement « tout aussi logique », à la même négation d’une identité spécifique de la communauté musulmane bosniaque. Au Xe siècle, l’État croate du roi Tomislav englobait toute la Croatie et la Bosnie actuelles. D’où l’affirmation d’une « origine » croato-catholique commune. Ces thèses se heurtent à un problème de continuité historique : la Croatie (rattachée à la couronne de Hongrie) fut séparée de la Bosnie au XIIe siècle. Un royaume médiéval s’y consolida, dont l’apogée se situa sous le règne de Tvrko Ier à la fin du XIVe siècle. Trois Églises — catholique, orthodoxe et « bosniaque » — rivalisaient alors sur ce territoire, ce qui facilita la pénétration musulmane sous la domination ottomane, à partir du XVe siècle. Cette dernière est caractérisée comme une hérésie « bogomile » par les historiens croates — autrement dit, une « déviance » qui ne remettrait pas en cause la continuité historique avec le catholicisme. Selon cette thèse, les actuels Musulmans bosniaques sont des Bogomiles, donc des Croates, convertis à l’islam pour se protéger des persécutions. Ante Starcevic, fondateur du Parti du droit à la fin du XIXe siècle, considérait la Bosnie comme le « coeur » de la Croatie... Aussi, en 1941, le régime des fascistes croates, dits oustachis, pouvait, tout en construisant sa Grande Croatie, proclamer les Musulmans « fleurs dans le jardin croate » — « ce qui, dans la bouche d’un jardinier, ne sonne pas franchement comme un compliment apaisant », fait remarquer Nenad Fiser [6]. Bien des historiens contredisent ce point de vue sur la genèse des Musulmans [7]. Outre les arguments qui contestent l’assimilation de l’hérésie bosniaque aux Bogomiles, il semble plausible que la conversion massive des Slaves bosniaques à l’islam ait eu plusieurs motifs : pour les « hérétiques » certes, quête de protection contre les persécutions catholiques ou orthodoxes, mais aussi recherche d’avantages fiscaux, politiques et sociaux motivant également la conversion de bien des catholiques ou orthodoxes de Bosnie. Car l’Empire ottoman conjuguait tolérance et rapports de domination : tolérance réelle pour les diverses religions (au XVe siècle, de nombreux juifs expulsés par Isabelle la Catholique vinrent s’y réfugier, y compris à Sarajevo). Dans le cadre des millets, les diverses confessions pouvaient à la fois exercer leurs fonctions ecclésiastiques, dire la justice, et organiser l’instruction pour leurs fidèles. Mais aussi rapports de domination de par le pouvoir exercé par les Musulmans (essentiellement les Slaves locaux convertis) et l’exclusion des « infidèles » de nombreuses professions. Ainsi, lors du passage sous la domination de l’Autriche-Hongrie, en 1878, plus de 90 % des propriétaires fonciers étaient musulmans, alors que 90 % des serfs étaient chrétiens, principalement orthodoxes. Antiféodales, leurs révoltes allaient forcément, au XIXe siècle, se combiner aux luttes d’émancipation nationale. Telle est la cause d’une différenciation communautaire à partir des religions, différenciation qui va ralentir ou fragiliser l’émergence d’une identité englobante, bosniaque. Si la langue commune et les noms de famille indiquaient l’origine slave commune, les prénoms (arabes pour les musulmans), les alphabets utilisés (arabe, cyrillique ou latin), les vêtements, les coutumes et fêtes, les lieux d’habitation et souvent les métiers étaient distincts. Cette coexistence s’accompagnait de relations de voisinage _ le komsiluk [8]. L’interdiction des mariages mixtes par les diverses Églises prolongea, là comme ailleurs, les obstacles au mélange ethnico-social... Seules l’urbanisation et l’industrialisation renversèrent ce mouvement — c’est donc dans les villes, plus vite que dans les campagnes, qu’émergea la réalité d’une identité multiculturelle bosniaque, dont se revendiquent aujourd’hui désespérément Serbes, Croates et Musulmans de Tuzla, par exemple [9]. Avant le XIXe siècle, en revanche, la question « nationale » est un anachronisme. Sous la domination ottomane, les Musulmans se disaient « turcs » en Bosnie, s’identifiant logiquement avec la Porte — non d’ailleurs sans conflits avec les « vrais » Turcs. Car ils défendirent aussi leurs intérêts d’oligarchie d’une province (Begerbeglik) spécifique. Ce sont les conflits avec l’Autriche-Hongrie qui firent émerger de premiers partis politiques défendant les intérêts de la communauté musulmane — surtout de ses couches privilégiées. Dans le même temps, la Bosnie subissait l’influence des forces extérieures : les catholiques allaient souvent étudier à Zagreb, dans une Croatie voisine dotée de formes d’autonomie au sein de l’Autriche-Hongrie ; les luttes d’émancipation des Serbes dans l’Empire ottoman et la conquête de l’autonomie pour la Serbie dès 1830 suscitèrent une forte adhésion des paysans orthodoxes. Pour tenter de contrer cette dynamique explosive d’identification, le ministre hongrois Benjamin Von Kallay tenta de promouvoir un « bosnianisme » (bosnjastvo), nationalité bosniaque qui consoliderait le pays, mais l’assujettirait davantage à l’Autriche-Hongrie. Ce fut donc globalement un échec. En revanche, le « yougoslavisme » (projet d’union des Slaves du Sud) fut populaire au XIXe siècle dans l’intelligentsia de toutes les communautés slaves de l’Empire austro-hongrois. En 1919, la plate-forme du principal parti politique musulman — l’Organisation musulmane yougoslave (JMO) — adhérait au yougosloventsko. Mais, avec l’évolution dictatoriale de la première Yougoslavie, nombreux seront les députés de la JMO, confrontés aux menaces d’assimilation serbe, qui se diront croates... La dramatique expérience de la Grande Croatie et du revanchisme des tchetniks serbes durant la seconde guerre mondiale ne pouvait que renforcer la quête d’une solution au dilemme identitaire musulman. L’impact de la résistance antifasciste et multi-ethnique dirigée par les communistes yougoslaves fut puissant en Bosnie-Herzégovine, et Tito y reste très populaire. Les communistes yougoslaves ont d’abord espéré que les questions nationales seraient dépassées par la consolidation d’une identité yougoslave. L’internationalisme, l’industrialisation et les solidarités de classe devaient y contribuer — et l’ont fait partiellement. La citoyenneté (appartenance à l’État fédéral et aux républiques), distincte de la nationalité (ethnico-culturelle, subjective), offrait un cadre de reconnaissance et de dépassement des identités variées. Les élites intellectuelles et religieuses issues de la communauté musulmane étaient, comme celles des autres communautés, un enjeu pour le régime [10]. La combinaison, propre au titisme, de la répression, des privilèges et de la reconnaissance de droits va se concrétiser dans le tournant décentralisateur des années 60, au cours desquelles la thèse du dépassement des questions nationales fut abandonnée. La répression de la propagande islamiste (il y eut interdiction du voile en 1950), dont M. Alija Izetbegovic fit les frais [11], alla de pair avec la reconnaissance d’une communauté ethnico-nationale musulmane distincte de la religion : à côté des autres nations, celle des Musulmans (avec majuscule) fut inscrite dans la Constitution de 1974. Ceux qui se déclaraient auparavant de nationalité « indéterminée » se sont désormais massivement dits « Musulmans » (plus de 40 %) — le mot « bosniaque » étant attribué aux citoyens des trois peuples de la République. Tito a réussi sur un point : consolider la résistance musulmane aux nationalismes serbe et croate, tout en renforçant son prestige dans le monde du non-alignement. Mais le mot « Musulman » a desservi cette communauté en facilitant la propagande serbo-croate [12] : « Musulman » devait signifier nécessairement fondamentaliste islamique. Face à une guerre dont elle est la première victime, la communauté musulmane a été poussée à faire front — bien qu’elle soit de plus en plus différenciée sur le plan politique et identitaire, comme toutes les communautés. Lorsque les tensions augmentent à la fois sur le front serbe et croate, c’est l’aile du Parti d’action démocratique (SDA), le parti dominant chez les Musulmans, favorable à la construction d’un État musulman, qui se renforce [13]. Pourtant, la mise en place de la Fédération croato-bosniaque et la signature des accords sur la reconnaissance de l’existence de deux entités en Bosnie, l’une croato-musulmane, l’autre serbe, portent davantage la marque de l’aile laïque tournée vers les États-Unis, incarnée par le premier ministre Haris Siladjic. Face au nationalisme serbe et croate s’exprime aussi un nationalisme musulman, qui tend à s’approprier la Bosnie. Sur le plan politique, le président Izetbegovic a oscillé. Les sondages accordent une popularité écrasante à M. Haris Siladjic, qui incarne plutôt l’aspiration au maintien de l’intégrité de la Bosnie. Mais de quelle Bosnie s’agit-il quand les cantons de la fédération sont de plus en plus dominés par les partis nationalistes ? De nombreux Musulmans des villes, comme à Tuzla, n’ont pas voté pour un SDA musulman. A côté de la Bosnie des communautés résiste une Bosnie multiculturelle des citoyens. Toutes deux constituent une richesse et revendiquent des droits légitimes : pourquoi seraient-ils incompatibles ?

Notes

[1Le Derviche et la Mort, Gallimard, Paris, 1977, p. 286.

[2« L’écrivain musulman dans les lettres yougoslaves », in La Bosnie, carrefour d’identités culturelles, Éditions L’Esprit des péninsules, Paris 1994.

[3Avant-propos au recueil d’essais de Midhat Begic, op. cit.

[4Lire notamment Muslim Communities Reemerge, Duke University Press, Durham et Londres, 1994 analysant de façon comparative la question musulmane dans l’ex-URSS et dans l’ancienne Yougoslavie.

[5Selon Xavier Bougarel (« Bosnie-Herzégovine, anatomie d’une poudrière », Hérodote, n° 67, « La question serbe », Paris, octobre-décembre 1992), il y avait en 1990 43,7 % de Musulmans au sens ethnico-national du terme, mais 16,5 % seulement de musulmans au sens religieux. Il y avait aussi 31 % de Serbes (mais 20 % d’orthodoxes) et 17,3 % de Croates (et 15 % de catholiques). 46 % des Bosniaques se déclaraient sans confession.

[6Nenad Fiser, « Tout ce que vous vouliez savoir sur la guerre en Bosnie, petit manuel pour faire la guerre (et s’en débarrasser) », Revue Lignes, n° 20, p. 53.

[7Sur l’histoire de la Bosnie-Herzégovine, lire notamment : Robert J. Donia and John V. A. Fine Jr, Bosnia and Hercegovina. A Tradition Betrayed, Hurst and Company, Londres, 1994 ; Noel Malcolm, Bosnia, A Short History, Papermac and Macmillan London Limited, Londres, 1994. Mais il faut lire aussi les romans du Prix Nobel Ivo Andric sur cette Bosnie, notamment Un pont sur la Drina, Belfond, Paris, 1994.

[8Xavier Bougarel, « Voisinage et crime intime », Confluences Méditerranée, n° 13, hiver 1994-1995, L’Harmattan, Paris ; du même auteur, « État et communautarisme en Bosnie-Herzégovine », Culture et conflits, n° 13, L’Harmattan, Paris, décembre 1994.

[9Ce n’est pas un hasard si, dans la guerre actuelle, Sarajevo est encerclée par les paysans serbes, comme Tuzla est étouffée par les musulmans des campagnes voisines, quand l’Herzeg-Bosna rurale connaît le pire fondamentalisme catholique. Voir Le Monde Diplomatique de décembre 1994.

[10Lire notamment Jean-Arnaud Derens, « Tito, échec d’une modernisation ? », Confluences Méditerranée, n° 13 et Alexandre Popovic, Les Musulmans de Yougoslavie, 1945-1989, L’Age d’Homme, Lausanne, 1990.

[11M. Alija Izetbegovic fait partie des membres de l’organisation Jeunes Musulmans emprisonnés dès mars 1946 à Sarajevo. L’organisation, décapitée en 1949, ne resurgira qu’en 1969 sous le nom d’Islamska Zajednica (Communauté islamique), qui se divisera en divers courants. La Déclaration islamique rédigée par M. Alija Izetbegovic en 1970 lui vaudra un nouvel emprisonnement en 1983.

[12Les « Musulmans » sont désormais appelés « Bosnjaki » (Bochniaks), mot distinct de « Bosnjanci » (Bosniaques), qui peut être appliqué aux autres citoyens (en anglais respectivement Bosniaks et Bosnians). Cf. Catherine Samary, « Les incertitudes de la fédération croato-bosniaque », Le Monde diplomatique, juin 1994.

[13Fondé en mai 1990, le SDA connut, quelques mois plus tard, une scission antireligieuse, l’Organisation musulmane bosniaque.