Chine

Trente ans après la mort de Mao

, par ROUSSET Pierre

Mao Zedong est décédé le 9 septembre 1976 à Pékin. Trente ans plus tard, l’anniversaire de sa mort n’est évoqué, par le pouvoir chinois, que de façon confidentielle : un concert de chants révolutionnaires au palais du Peuple et quelques rétrospectives historiques dans des magazines... Point de célébrations officielles, silence pesant dans les grands médias. Le parti étant toujours nommé « communiste » et s’affirmant nationaliste, il lui est (encore) difficile de rompre sans ambages avec celui qui incarna la révolution tout à la fois sociale et nationale de 1949. Pour autant, à l’heure des contre-réformes capitalistes et de l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), comment l’État pourrait-il chanter les louanges d’un maoïsme dont le radicalisme égalitaire tend à servir aujourd’hui de point de drapeau aux oppositions populaires ?

Trop tôt pour dénoncer, trop tard pour louanger, on commence par effacer les traces. Au fur et à mesure des réécritures, la politique – avant tout la politique révolutionnaire – et ses convulsions disparaissent des manuels scolaires au profit d’une histoire apaisée, lissée, d’une Chine nationaliste construisant sa puissance économique. Mao devient ainsi une note en bas de page ! C’est la troisième mort du Grand Timonier.

Peut-on dire que la mort physique de Mao, en 1976, a été précédée, dix ans plus tôt, par sa première mort politique, dans la débâcle de la Révolution culturelle ? La victoire de 1949 avait doté le nouveau régime, le Parti communiste chinois (PCC) et la direction maoïste d’une formidable légitimité. Au fil des crises, cette légitimité s’est érodée. La trahison, par le Mouvement de rectification, en 1957, de la libéralisation initiée an nom de la politique des « cent fleurs » a provoqué une première rupture avec les intellectuels critiques. Le coûteux échec, les années suivantes, du « grand bond en avant » a distendu les liens entre le parti et la paysannerie – et a soulevé bien des questions au sein de l’appareil : le Grand Timonier pouvait donc se tromper, et même lourdement ?

Tabou

À ses débuts, la Révolution culturelle de 1965-1969 et l’appel de Mao à « faire feu sur le quartier général » pour relancer la dynamique révolutionnaire ont suscité bien des attentes. L’amertume n’en fut que plus grande quand les Gardes rouges ont réalisé à quel point ils étaient manipulés par diverses fractions de l’appareil et quand le Grand Timonier lui-même, face au chaos dans lequel le pays était plongé, s’est rangé auprès de l’armée pour assurer un retour musclé à l’ordre. Avant de céder la place à la « bande des quatre » — dont faisait partie son épouse Chiang Ching —, terrible caricature répressive du maoïsme. La cassure entre Mao et l’aile radicale de la jeunesse et des ouvriers était alors profonde.

La Révolution culturelle a aussi fait voler en éclats le noyau dirigeant du Parti communiste. Quelle que soit la place particulière occupée par Mao (et sanctifiée par le culte de la personnalité), ce noyau était constitué de très fortes personnalités : les Zhou Enlai, Liu Shaoshi, Zu De, Deng Xiaoping, Lin Biao… L’existence d’une telle équipe collective faisait partie, pour beaucoup, du succès du PCC. Son déchirement fractionnel marqua la fin d’une époque, et la fin du rôle pivot joué par Mao. L’histoire chinoise commença à s’écrire sans lui...

Quarante ans après la fin politique de Mao et 30 ans après son décès physique, le PCC aimerait lui infliger une troisième mort, celle de l’oubli, en se débarrassant de son encombrant cadavre historique. Si elle peut affirmer la continuité de l’ambition nationale, l’actuelle direction chinoise rompt radicalement avec l’héritage social de la révolution de 1949, initié par la réforme agraire, le changement de statut de la femme, la politique du « bol de riz en fer », qui assurait aux travailleurs des entreprises d’État la garantie de l’emploi et de nombreux acquis collectifs. Il y a évidemment longtemps que les prétentions égalitaires du maoïsme ont été contredites par l’accroissement des privilèges bureaucratiques. Mais aujourd’hui, alors que le champ doit être laissé libre au capitalisme — ce qui exige un bouleversement inégalitaire de tous les rapports sociaux —, le souvenir de Mao redevient menaçant. La référence au passé maoïste peut en effet légitimer les nombreuses résistances populaires et, aussi, imprimer sa marque sur le débat politique naissant.

Politiques libérales

Pour une part, ce débat a commencé par opposer, dans les années 1990, selon les termes de Au Loong-yu [1], les « nouveaux libéraux » à la « nouvelle gauche ». Les premiers pensent que les blocages sont essentiellement d’ordre interne. Ils soutiennent avec enthousiasme les privatisations, le licenciement des travailleurs des entreprises d’État, l’OMC et l’intervention étatsunienne en Irak. Ils sont ravis de l’implosion de l’URSS et défendent le marché, ce qui est étranger et occidental, jugeant que l’intégration à la mondialisation est la seule voie pour la modernisation du pays et son accession à la civilisation. On retrouve, sous la seconde appellation, un ensemble très hétérogène de « sociaux-démocrates », de tenants du nationalisme économique ou de maoïstes. Ses porte-parole tendent à dénoncer les dangers externes : l’impérialisme et la mondialisation. Dans la mesure où ils critiquent la direction du PCC (ce qui est rare), ils lui reprochent d’être trop « molle » face à l’Occident. Ils défendent l’État, le national et l’oriental. Ils feront souvent référence à l’héritage maoïste : recherche d’une voie de développement propre, étatisme, valeurs collectivistes. Ils craignent que la désintégration du bloc soviétique n’annonce celle de la Chine et accordent une priorité absolue à la stabilité.

Cette obsession pour la stabilité explique que la « nouvelle gauche » n’a pas repris le flambeau du mouvement démocratique de 1989. Sa critique de la politique officielle s’est, certes, durcie ces dernières années mais si elle dénonce les conditions d’entrée de la Chine dans l’OMC, elle n’en remet pas en cause le principe. La majorité de ses porte-parole se place du point de vue de l’État plus que de celui des résistances sociales. Elle peut donc en épouser le nationalisme. Seule une petite minorité développe un discours plus radical, incluant les références de classe et la critique originelle par le PCC du nationalisme bourgeois.

Les polarisations sociales en cours ne se reflètent qu’imparfaitement dans le débat qui oppose « nouveaux libéraux » et « nouvelle gauche ». Si les premiers représentent effectivement les nouveaux riches, la seconde ne parle pas d’une voix pour les ouvriers et les paysans entrés en résistance. La référence à Mao peut aider à légitimer une opposition aux politiques néolibérales. Mais la reconstruction d’une gauche marxiste nécessitera aussi un retour critique sur l’héritage maoïste lui-même.