Politique

Qu’est-ce qui a échoué ?

, par JOHSUA Samuel

La chute du Mur reste pour beaucoup un symbole de l’échec du communisme. Cette expérience constitue-t-elle la fin du communisme ou celle du soviétisme ? La question ne cesse de hanter les intellectuels. Points de vue. Samuel Johsua, universitaire, membre de la LCR : « Ce n’est pas la défaite du communisme, mais celle du stalinisme ».

Je ne considère pas la chute du Mur comme un échec, il faut s’en féliciter. Si échec il y a, il remonte bien plus loin. Je fais partie de ceux qui considèrent qu’il n’y avait rien à sauver de ce système. Il était condamnable dans toutes ses composantes. La chute du Mur a soulevé une déception — la possibilité que cette révolution contre un système bureaucratique puisse donner autre chose qu’un retour au capitalisme ne s’est pas vérifiée —, mais elle est un bienfait dans l’histoire de l’humanité. 1989, ce n’est pas la défaite du communisme, mais celle du stalinisme — un régime qui ne reposait plus que sur la répression et une bureaucratie tentaculaire — qui empêchait de penser une société émancipée. On a connu, par le passé, deux grandes possibilités de préserver les idéaux du système tout en détruisant de fond en comble la manière dont il fonctionnait : l’Insurrection de Budapest en 1956 et surtout le Printemps de Prague en 1968, qui s’est déroulé au nom d’un socialisme à visage humain. L’échec a eu lieu en plusieurs étapes, depuis la fin des années 1920 en Russie, et entre 1956 et 1968, période durant laquelle les possibilités de transformation de ce système se sont épuisées. Il y a deux débats différents : la chute du mur de Berlin et la question du communisme. Cela ne veut pas dire que le communisme n’a pas échoué en partie : mais c’est une question délicate qui ne renvoie pas directement à cet événement. On ne peut pas parler d’une période bénie avec Lénine, après laquelle l’or se serait transformé en plomb — même si c’est vrai en partie —, car il faut s’interroger sur les raisons qui ont permis au stalinisme de l’emporter dans le cadre bâti par Lénine. Il n’a pas été nécessaire, pour cela, de transformer ce cadre. Cependant, je fais partie de ceux qui pensent que le stalinisme ne remet pas en cause l’idée fondamentale du communisme. Dès lors que vous considérez que le capitalisme ne peut pas résoudre les contradictions économiques, écologiques, etc., la seule issue sérieuse, c’est la fin d’un monde dirigé par la recherche aveugle du profit. Ce qu’on appelle communisme est très lié à tous les partis communistes. Or le communisme, celui de Marx, englobe des choses bien plus larges que le parti bolchevique. Il existe d’autres types d’expérimentations, comme la Commune de Paris en 1971. Certes, elle n’a duré que deux mois, mais son système d’organisation, la démocratie qu’elle avait installée, offre une image du communisme différente de ce qui s’est passé en Russie. Toutes les expériences au XXe siècle se sont terminées par des échecs, et l’espoir ne s’est jamais réveillé, mais il demeure dans l’actualité du monde. Il n’y avait aucun espoir pour le communisme tant que le système stalinien perdurait parce que c’était une caricature, le contraire de ce que nous voulions faire. Des millions de personnes le défendaient, mais c’était un régime indéfendable pour ceux qui connaissaient la réalité. Les remontées contemporaines sous la forme de l’altermondialisme, d’un nouvel internationalisme, n’auraient pas été possibles sans la fin du système stalinien — un passage indispensable dont je me réjouis. D’un côté, nous sommes tous héritiers du XXe siècle, y compris un parti comme le mien, le NPA, lui-même héritier d’une tradition qui s’est opposée au stalinisme d’une manière extrêmement farouche. Tous ceux qui ont touché à cette histoire sont comptables des horreurs qui ont pu être commises au nom du combat que nous menions. Et cela pèse considérablement sur la gauche de gauche en particulier, mais aussi sur la gauche en général, même celle qui n’a pas soutenu ce système. La chute du Mur est une histoire terminée du point de vue de sa réalité historique, mais elle continue de peser dans les têtes. Il faut comprendre ce qui s’est passé pour faire en sorte que cela ne se reproduise pas. La question de la démocratie, par exemple, a été largement sous-estimée par tous les mouvements révolutionnaires au cours du XXe siècle. Tant que cette histoire ne sera pas comprise, il subsistera un petit doute dans l’esprit de ceux qui veulent abattre le capitalisme.

P.-S.

Propos recueillis par Marion Rousset.