Lettres d’Israël et d’Ukraine

, par Lecteur(s)-trice(s) d’Inprecor, Rédaction d’Inprecor

Lettre d’Israël

Bonjour camarades,

Je lis tous vos Inprecor, étant abonnée a cette revue. Si pas tous, au moins presque tous.
Israël fait partie des pays représentés à l’ONU. Son peuple, dont je fait partie, vit dans une démocratie (que vous le vouliez ou non) inconnue dans les autres pays de cette région. Les gouvernements passent, les peuples restent, ne l’oubliez pas. Aujourd’hui c’est Sharon, contre notre volonté et la volonté de la gauche israélienne. Demain place sera faite pour un autre.
Pourquoi vous nous isolez des autres peuples du monde ? Pourquoi vous nous balayez comme de la poussière, comme si nous n’existions pas, nous, la GAUCHE israélienne ? Nous existons !
Je suis de la gauche et j’ai choisi librement de vivre en Israël, pays reconnu, comme je l’ai dit plus haut. Je lutte dans mon pays, avec des milliers d’autres, comme vous dans votre pays et d’autres dans le leur. Ici nous luttons pour l’égalité, la liberté, la justice entre Palestiniens et Israéliens, pour la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël.
Vous donnez la parole à toutes les gauches du monde. Intentionnellement vous oubliez que nous avons également droit à faire entendre nos voix. Croyez-vous que les gauches des autres pays sont toutes du même calibre ?
Renseignez-vous sur la nôtre, non pas seulement par l’intermédiaire de Michel Warschawski ou Ziegelman, lisez de temps en temps Le Nouvel Observateur ou d’autres qui sont beaucoup plus impartiaux que vous.
J’ai été trotskiste pendant plus de 20 ans, en Belgique et au Brésil et j’ai décidé que c’est en Israël que je lutterai pour ces valeurs acquises pendant ma militance.
Enfin je balaye devant ma porte et je m’aperçois que vous faites de même. Et comme vous, je m’intéresse aux déshérités de ce monde injuste et de loin, comme vous, je partage leurs revendications.
Puis-je vous demander, avec réponse, s.v.p., pourquoi vous ne faites jamais part des manifestations de la gauche en Israël ? La dernière, il y a 2 mois environ avec 120 000 personnes (ce qui représente eu moins 800 000 amis, parents, enfants, etc.) avec au programme :

  1. Libérez les territoires occupés !
  2. Création d’un pays palestinien !
  3. Liberté et égalité pour tous sans distinction de race et de couleur !
  4. Honte à Israël pour sa politique et son attitude envers le peuple palestinien !
  5. Honte à Israël pour son attitude envers les ouvriers étrangers !
  6. Démission de Sharon !
  7. etc., etc.

Ces 120 000 personnes, plus tant d’autres, sont-elles des fascistes, des contre-révolutionnaires, des gens de droite, de la racaille ? Probablement votre négation d’Israël vous aveugle.
Et je descends dans la rue à chaque appel et comme moi, des milliers d’Israéliens manifestent et clament hautement leurs revendications.
Une nouvelle manifestation est à l’ordre du jour, je vous en ferai part, avec plaisir, si vous le désirez.
Je vous demanderai personnellement de pouvoir lire, en toute liberté de presse, ces quelques lignes dans votre prochain numéro d’Inprecor.

Tel Aviv, le 25 juillet 2002.
Claire Prowizur-Szyper

Réponse de la rédaction d’Inprecor

Claire Prowizur-Szyper, qui a commencé à militer dans la section belge de la IVe Internationale peu avant la seconde guerre mondiale et qui, emprisonnée par les nazis, parvint à s’échapper avec Philippe, son mari, du train qui les amenait à Auschwitz et à poursuivre l’activité clandestine jusqu’à la fin de la guerre dans la région de Charleroi [1], nous a fait parvenir une lettre que nous publions bien volontiers.
Elle nous reproche de ne rien écrire sur le renouveau du mouvement anti-guerre en Israël. Avec raison : le développement d’un mouvement anti-guerre en Israël mérite une analyse et si Inprecor ne l’a pas (encore) fournie c’est une preuve de ses limites. Car contrairement au Nouvel Observateur — un hebdomadaire qui se permet de diffuser des dizaines de pages de publicité au point de proposer régulièrement aux nouveaux abonnés non seulement un prix réduit mais encore des cadeaux dont le coût dépasse celui de l’abonnement à prix réduit — Inprecor ne vit que de ses ventes, n’ayant ni les moyens de payer les rédacteurs ni, à fortiori, d’avoir des envoyés spéciaux. Ses collaborateurs, des militants — qui, tel Michel Warschawski ou Sergio Yahni, jouent un rôle actif dans l’organisation des manifestations mentionnées par Claire — sont aussi moins disponibles lorsque les initiatives qu’ils ont contribué à organiser prennent de l’ampleur. Et puis — ce qu’Inprecor n’a pas mentionné non plus, faute de place et du fait de son rythme de parution (parfois chaotique) — Sergio Yahni, refusant de servir dans l’Armée israélienne dans les territoires occupés, était en prison lorsque nous lui avions demandé un article...
Enfin, s’il nous arrive parfois de publier des informations inédites, Inprecor ne peut prétendre concurrencer la presse quotidienne ou hebdomadaire (dont nous conseillons vivement la lecture). Ainsi Rouge, l’hebdomadaire de la section française de la IVe Internationale (dont Inprecor aspire à être un complément) n’a pour sa part pas manqué de parler des manifestations que Claire mentionne. (réd.)

Lettre d’Ukraine

Le 5 juillet, vers 17 heures, « à la demande de l’inspecteur de milice de quartier Alexeienko », Roman Kondakov est convoqué téléphoniquement pour 5 minutes au siège de la milice. Comme cela devint évident, l’inspecteur Alexeienko n’y était absolument pour rien. Il n’avait convoqué personne. Ce sont des officiers du SBU, section « Défense de l’État et lutte contre le terrorisme », qui avaient lancé cette convocation pour des « discussions prophylactiques ». En un mot, la section de la police politique. On avait demandé préalablement à tous les miliciens de quitter le local et « d’aller se promener pour une durée indéterminée ». Les collaborateurs de la section du Service de Sécurité de l’Ukraine (SBU) déclarèrent à R.K. « qu’il apparaissait comme le leader d’une organisation illégale et non enregistrée ». À la question de R.K. d’où venait une telle information on lui présenta le bulletin Position des forces révolutionnaires prolétariennes édité par le « Groupe des marxistes-internationalistes » de Dniepropetrovsk, n° 13 — 1 exemplaire, le n° 14 — 2 ex., 3 tracts du même groupe — 1 ex., le fascicule Les Prolétaires n° 4 — 1 ex., ainsi que le journal Démocratie ouvrière de septembre 2001 — 1 ex. En même temps fut montré, et en partie lue, une dénonciation sur deux feuillets d’un étudiant du deuxième cours de la faculté électromécanique dépendant de l’Académie minière de Dniepropetrovsk — Maxime T. À la question de R.K. : « Alors, M.T. est donc un informateur du SBU ? » le lieutenant-colonel du SBU répondit : « M.T. a diffusé votre bulletin. Cela a été remarqué par un professeur qui a rempli son devoir civique constitutionnel ». Les SBUistes refusèrent de donner l’identité du professeur. Ils déclarèrent seulement que l’activité de partis politiques est interdite à l’intérieur des établissements d’enseignement et des entreprises industrielles ! Mais comment pourrait-elle être interdite quand existe le pluralisme politique et, qu’en outre, toute la réglementation culturelle des plus grands établissements d’enseignement dépend du bloc pro-présidentiel « Pour une Ukraine unie ». Et alors, les chaires des meilleurs établissements d’enseignement travailleraient-elles déjà comme filiales du SBU ?
Ensuite il fut précisé que « l’activité d’un groupe marxiste et l’impression d’un bulletin n’étaient ni enregistrées ni légales ». Pour de tels faits pouvait être octroyée une amende en rapport avec les nouveaux amendements du code administratif. L’exemple du KPU (PC ukrainien) fut présenté : « il avait fait enregistrer toutes ses listes partidaires et tout son règlement intérieur »...
R.K. reçut l’avertissement qu’il ne convenait pas de s’intéresser aux mineurs et à leurs syndicats car les mines de charbon et le territoire attenant sont des sites stratégiques et les secrets d’État sont protégés par la loi…
Il y eut également des tentatives pour élucider qui en Ukraine participait à l’activité de tels groupes et quel était l’importance de leur développement ; en jargon criminel cela signifie : qui vous protège ? Là-dessus se termina la « conversation prophylactique » de presqu’une heure. Elle avait été conduite par deux officiers et dans le local il y avait encore deux autres de service. R.K., qui avait déjà connu une pareille « prophylaxie » avec le KGB du temps de l’URSS, s’est à nouveau convaincu que la méthode du SBU ne différait en rien de celles de ses prédécesseurs du KGB : ni le style, ni le comportement des officiers n’avait changé.
En ce qui concerne l’étudiant M.T. et sa dénonciation écrite (où il avait indiqué le téléphone de R.K. et son adresse), il est très vraisemblable qu’ils l’avaient terrorisé en le menaçant de l’exclure de l’Académie minière et de l’envoyer à l’armée. Mais le contenu même de la dénonciation, où M.T. écrit sur ce qu’il ne sait pas mais qu’il imagine seulement ou « devine indirectement », amène à la conclusion qu’un tel type d’individu pourrait être amené à rédiger une dénonciation à toute occasion favorable.

Dniepropetrovsk, 15 juillet 2002.

Notes

[1On lira avec intérêt son livre sur cette résistance trotskiste : Claire Prowizur-Szyper, Conte à rebours (Une résistante juive sous l’occupation), Louis Musin Éditeur, Bruxelles, 1979 (disponible à la Librairie La Brèche au prix de 9,15 €).

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