Yougoslavie : Le « ni, ni » des élections

, par SAMARY Catherine

Élections yougoslaves : gardons notre liberté de jugement et refusons les faux dilemmes. À propos du texte de Bernard Dréano contre Michel Chossudovsky.

Non, les ennemis de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis ! Bernard Dréano a parfaitement raison de critiquer certains aveuglements ou visions borgnes ; et l’anti-impérialisme unilatéral semble faire passer certains de nos amis, comme Chossudovsky, à côté d’une défaite de Milosevic face à Kostunica qui est d’abord le fait, massif et positif, de la société civile serbe : et non pas de « laquais de l’impérialisme ».

Mais il faut refuser la présentation borgne symétrique d’autres amis, comme Bernard Dréano, d’abord sensible à l’anti-Milosevic : car il omet de dire que si Kostunica a réussi à battre Milosevic, c’est parce que : contrairement à Zoran Djindjic qui le soutient et qui est effectivement inféodé aux Etats-Unis : il a mené campagne à la fois contre Milosevic et contre l’OTAN, il a dénoncé les politiques occidentales de sanctions contre productives et injustes pour les populations en Serbie (autant qu’en Irak), il a même dénoncé le Tribunal pénal de la Haye comme politicien, de la même façon que Milosevic et refusé de collaborer avec lui... Qu’on soit d’accord ou pas avec tout cela, il faut le dire : ni Chossudovsky, ni Dréano ne le disent...

N’acceptons pas le terrorisme intellectuel : Milosevic a mené campagne contre tous ses opposants en les traitant de « vendus » et de « traîtres » ; mais bien des anti-Milosevic ont traité tous ceux qui étaient critiques envers la guerre de l’OTAN ou qui ne reconnaissent pas les vertus de la « civilisation » mercantile et des privatisations comme des « pro-Milosevic ».

Les uns dénigrent la société civile serbe quand elle vote contre Milosevic, les autres, quand elle vote pour ! La réalité est que jusqu’à l’été 2000 (quand un accord de dix huit groupes d’opposition s’est réalisé derrière Kostunica), la grande masse de la population serbe préférait s’abstenir plutôt que d’avoir à choisir entre un pouvoir dont la politique a été désastreuse pour le peuple serbe et pour les autres peuples : ou bien un Vuk Draskovic se réclamant de la dynastie serbe et oscillant entre le pouvoir et l’opposition ; ou encore un Zoran Djindjic qui, tout en ayant hier soutenu Karadzic quand Milosevic l’abandonnait, est effectivement un pion des États-Unis : les uns et les autres rivalisant d’ailleurs pour le pouvoir plus que pour la défense des intérêts populaires.

Ce qui a permis la victoire de Kostunica, c’est la campagne de Kostunica avec son profil particulier (refusant justement toute aide américaine, dans un « ni, ni » très populaire) et une volonté large et très radicale de changement : il y a donc derrière lui pour l’instant un vaste front hétéroclite, bien sûr, allant des courants libéraux démocrates (comme Djindjic et les économistes du G17 qui appliqueront effectivement les préceptes du FMI, Chossudovsky a parfaitement raison), à un courant social-démocrate derrière Micunovic, en passant par un Kostunica dont le nationalisme est pacifique et « modéré » (mais probablement plus réel que celui de Milosevic ! c’est pourquoi on le regarde d’un œil plus que défiant au Kosovo, en Bosnie et au Monténégro...).

Il faut s’attendre (c’est en cours de tractations) à des alliances entre Seselj (extrême droite qui vient d’afficher son ralliement à Kostunica contre Milosevic)... Drakovic et sans doute le « DOS » (mouvement de Kostunica) pour mettre en minorité le Parti « socialiste » de Milosevic et la « Gauche yougoslave unie » (la JUL) de sa femme, Mira Markovic. Il faut savoir aussi à que le clientélisme, la corruption, les « affaires » ravagent la JUL comme une bonne partie de son « opposition démocratique », en Serbie comme au Monténégro...

Il ne s’agit pas ici de stimuler un cynisme indifférent. Il faut seulement savoir dans quel monde nous sommes (pour l’instant) dans le but de le transformer réellement : la « vie » étant assez peu « rose » en ce moment, et les « bons et les méchants » assez difficilement identifiables par des recettes simplistes où des étiquettes en fait brouillées, acceptons d’écouter tous les arguments – mais pas les propagandes terroristes – en ouvrant grands toutes nos oreilles et tous nos yeux : contre les regards borgnes, et en gardant notre indépendance de jugement contre les effets de propagandes, qu’elles viennent de Belgrade, de la Maison blanche... ou d’ailleurs, de l’Élysée ou de Bruxelles !