L’éclatement de la fédération yougoslave est-il inéluctable ?

, par SAMARY Catherine

À nouveau le dinar yougoslave a dû être dévalué, de 30,7%, le 17 avril ; ce qui, à coup sûr, avivera les conflits entre les nationalités, déjà explosifs, alors que le gouvernement fédéral s’efforce d’introduire de dures réformes économiques. Annoncé depuis des années, l’éclatement de la fédération est-il inéluctable ? Les dirigeants des six Républiques sont en train de négocier les modalités d’un référendum qui, comme en URSS, devrait décider de l’avenir de leur union.

On a longtemps considéré la Yougoslavie, le premier des satellites à avoir quitté le système socialiste, comme une exception. Pourtant, sa crise actuelle révèle de nombreux points communs avec celle des « pays frères » : depuis l’imbroglio des questions nationales jusqu’aux obstacles à la privatisation et à l’instauration d’une économie de marché. Les résultats électoraux des premières élections libres de 1990 se situent selon les Républiques quelque part entre ceux de... l’Albanie et ceux de la Hongrie. Comme les « pays frères », la fédération tente sa sortie du passé, imprégnée de sa propre histoire et de celle de ses peuples, qui ne se balaient pas d’un revers de main.

L’éclatement de la Yougoslavie fait partie des chroniques régulières d’une mort annoncée [1]. La tendance à la désagrégation s’accélère alors même qu’aucune des composantes du système - et aucune puissance étrangère - ne s’est prononcée en faveur d’une dissolution pure et simple de la fédération. Chacun souhaite une communauté yougoslave qui s’inscrive dans les redéfinitions en cours des espaces alentours, de l’Europe centrale, des Balkans ou de l’Europe de l’Est. Mais le prix à payer pour le maintien de l’unité n’est pas le même pour chacun des peuples qui la composent.

Comme en Union soviétique les principaux protagonistes qui occupent le devant de la scène sont le gouvernement fédéral dirigé par M. Ante Markovic, l’armée subordonnée en principe à une présidence collégiale, et les dirigeants des Républiques, le rôle de M. Slobodan Milosevic, à la tête de la Serbie, sera déterminant pour l’avenir). La crise économique et les échecs du système ont favorisé la montée des nationalismes : des syndicats indépendants se forment sur des bases ethniques, et l’appel à la grève générale lancé par la Confédération des syndicats contre la politique fédérale, en septembre dernier, a échoué, en dépit d’une multiplication des grèves dispersées.

Parmi les divers projets pour sauver la Yougoslavie, se distinguent deux variantes fédératives, l’une libérale, l’autre passéiste. La première est soutenue par les Etats-Unis, la Communauté européenne, le Fonds monétaire international (FMI), et les créditeurs en général, qui préféreraient, là comme en URSS, avoir affaire à un Etat fédéral fort. Elle est incarnée par l’actuel premier ministre, le Croate Ante Markovic et son parti, l’Alliance des forces réformistes, le seul, depuis l’éclatement de la Ligue des communistes yougoslaves en 1989, à être capable de présenter des candidats dans toute la Yougoslavie.

Son programme est flexible quant à la forme de la fédération... pour autant qu’un marché unifié s’impose. Cela exige un pouvoir fédéral qui ait en charge la monnaie, la fiscalité, le système de prix, le remboursement de la dette... autant que la politique étrangère. Il revient à ce marché-Etat fédéral de briser les compartimentages quasi féodaux, qui se sont multipliés depuis les années 70. Ce projet met nécessairement en cause les prérogatives acquises par les autorités républicaines...

Renaissance de la « question serbe »

SI elles sont, elles aussi, favorables à l’« économie de marché », les autorités slovènes et croates souhaitent l’appliquer à l’échelle de leur Etat. Elles défendent donc l’idée d’une confédération d’Etats souverains dont le contenu reste imprécis, mais dans laquelle les lois républicaines l’emportent sur celles de la fédération, et où les pouvoirs de l’armée sont restreints. Cette conception et de la confédération, éventuellement à plusieurs vitesses, est soutenue par toutes les Républiques non serbes (à l’exception du Monténégro).

Il existe aussi une variante fédérative antilibérale. Elle est principalement soutenue par l’armée, ou au moins une partie d’entre elle, qui a proclamé vouloir défendre l’intégrité du système « socialiste autogestionnaire » contre toute ingérence extérieure et contre tout éclatement du pays. La nouvelle Ligue des communistes – Mouvement pour la Yougoslavie, qui vise à reprendre le flambeau de la défunte Ligue des communistes, a été fondée par les ministres fédéraux de la défense et de l’intérieur et plusieurs généraux en service ou vétérans de la révolution. Il est très difficile de mesurer le soutien qu’elle peut avoir dans certaines régions et parties de la population.

L’armée est basée sur la conscription (les Slovènes demandant que les jeunes servent — s’ils le désirent — dans leur République). La tradition fédéraliste de l’armée titiste n’est pas « grand serbe » (en dépit du fait qu’une majorité des cadres intermédiaires sont serbes, sa haute direction respecte une certaine répartition ethnique). Elle est avant tout attachée au maintien de l’unité de la Yougoslavie. L’hostilité à la ligne fédérale de M. Markovic et aux orientations des pouvoirs croate et slovène a rapproché l’armée de M. Milosevic. Mais elle peut se diviser à l’égard du dirigeant serbe s’il perd son prestige et met en péril par sa politique la ligne pro-yougoslave.

Entre les deux orientations fédéralistes peut se dessiner une convergence conflictuelle d’intérêts. En revanche, l’opposition explicite des officiers à tout séparatisme fait de l’armée l’ennemi potentiel des dirigeants de Républiques tentés par la sécession. Pour contrer cette menace, les Républiques créent des formations paramilitaires, notamment en Croatie (suscitant chez les Serbes la hantise d’un retour des formations oustachies).

Mais la première cause d’éclatement de la Yougoslavie serait la victoire d’une fédération dominée par la majorité serbe - telle que le fait craindre la politique de M. Slobodan Milosevic. La renaissance de la « question serbe » s’enracine dans la crise profonde de ce que fut la « voie yougoslave au socialisme ».

L’appartenance politique de M. Milosevic à l’ancienne Ligue des communistes (devenue Parti socialiste de Serbie [2] n’en fait pas un défenseur du « socialisme autogestionnaire », bien que la crise économique puisse renforcer un cours antilibéral ou pseudo socialiste qui s’oppose, par l’utilisation de la planche à billets, à trop d’austérité. On reproche souvent à M. Milosevic d’être « communiste », mais son orientation se différencie radicalement du titisme.

Ce tournant ne concerne pas la question de la démocratie : sur ce plan, Tito n’a pas hésité devant les pratiques staliniennes (le film Papa est en voyage d’affaires en est une très belle illustration). Et, en dépit d’un pluralisme culturel et religieux réel, d’une liberté de circulation et de publication considérable par comparaison avec les voisins, le régime de parti unique a continué à sévir en Yougoslavie jusqu’en 1989. Mais M. Milosevic a renouvelé les valeurs de référence du régime : le nationalisme serbe et le populisme ont remplacé la ligne de classe et la valorisation de la fédération postrévolutionnaire.

Les partisans communistes avaient promis la libération nationale et sociale. Mais, si leur modèle de départ était stalinien, ils n’étaient pas pour autant des pions de Staline. Ils avaient pris la tête de puissants soulèvements populaires et furent capables de résister aux diktats du Kremlin en consolidant leur légitimité : l’introduction de l’autogestion eut cet objectif. Elle fut le point d’appui d’une industrialisation rapide, fondée, jusqu’au milieu des années 60, sur de nouvelles formes de planification très redistributives, passant par-dessus les pouvoirs des Républiques...

Le dernier tournant de Tito

LE centralisme originel du système communiste yougoslave a certainement aidé au décollage industriel de régions et de branches entières où le capital étranger n’avait pas trouvé rentable de s’investir avant-guerre. Mais il était explosif dans une communauté multinationale où l’autorité de Belgrade était assimilée à celle des Serbes.

Tito répondit aux tensions surgies entre l’Etat et l’autogestion, comme entre le pouvoir central et les Républiques, en combinant la répression et le développement de la décentralisation. Il le fit sans introduire de pluralisme politique, sans démocratiser ni l’Etat ni le plan, mais par l’extension du marché, qui permit à la fois le maintien d’un pouvoir politique accaparé par le parti, Etat et l’octroi de nouveaux droits à l’échelon local [3].

Mais le marché creuse les écarts, il ne les comble pas. La montée des tensions nationales et sociales entre 1968 et 1971 produisit un nouveau tournant institutionnel. Ce fut une réponse titiste à la fois aux mouvements sociaux (grèves ouvrières et étudiantes) hostiles aux effets inégalitaires des réformes et à la privatisation, et aux exigences croissantes des Républiques riches, soucieuses de garder le contrôle de leurs revenus (notamment en devises). Le choix de 1971, que sanctionnera la Constitution de 1974, sera donc un compromis.

D’un côté, on purge des dirigeants croates (puis serbes) jugés trop libéraux ainsi que des intellectuels marxistes qui avaient, au contraire, été hostiles au libéralisme marchand ; de l’autre on porte un coup d’arrêt à l’essor des mécanismes de marché au profit d’une nouvelle forme de planification contractuelle. De plus Tito fait évoluer le système vers une confédération qui assure dans toutes les institutions une représentation égalitaire de chaque nation, donc une sous-représentation relative de la majorité serbe.

La rotation annuelle de la présidence selon la « clé ethnique » et le droit de veto des Républiques (mais aussi des provinces autonomes de Vojvodine et du Kosovo sur les questions les concernant) limitent d’autant la souveraineté serbe. Pour cimenter le tout, Tito renforce le rôle dirigeant d’un parti mis au pas ainsi que celui de l’armée. En réalité la montée de la corruption et du carriérisme et la recherche de filières nationales pour assurer les promotions transforment le parti unique en autant de partis Etats qu’il y a de Républiques et de provinces.

Les incohérences économiques et l’ouverture grandissante aux importa-tions aggravent la crise de la dette au début de la décennie 80, au moment même où disparaît Tito. En dépit de l’aide apportée aux régions les moins développées, les écarts continuent à se creuser entre les Républiques : au Kosovo, le chômage frappe plus de 20 % des actifs, tandis que la Slovénie connaît encore le plein emploi. Si on ajoute à tout cela les première émeutes du Kosovo en 1981 et l’austérité imposée par le FMI pour rembourser une dette de 20 milliards de dollars, tous les ingrédients de la crise sont en place.

Quand M. Milosevic prend la tête, en 1987, de la Ligue des communistes en Serbie — et la met au pas, — son programme tient en un point : la reconquête de la souveraineté serbe sur les provinces de Vojvodine et du Kosovo. Il désigne un bouc émissaire : les Albanais du Kosovo, représentant 90 % des habitants de la province, par ailleurs berceau historique de la culture serbe [4]. La presse serbe attise les vieilles haines et la peur d’un « génocide » de la minorité serbe vivant dans la province. La Constitution de la Serbie est modifiée et assure, grâce notamment à la répression, le contrôle des Serbes sur les institutions du Kosovo.

Le règlement expéditif de la question pousse désormais M. Milosevic, faute de programme, à trouver d’autres objectifs nationalistes : le regroupement de tous les Serbes dans un même Etat. La portée émotionnelle de ce projet est renforcée par la prétendue menace qui pèserait sur eux. Le projet « grand serbe » est de tradition tchetnik [5], à laquelle se rattache le chef du Mouvement pour le renouveau serbe, M. Vuk Draskovic, qui veut, lui aussi, unifier tous les territoires où l’on trouve des « tombeaux serbes » . La déclaration de rattachement à la mère patrie des Serbes, de Krajina, en Croatie, va dans ce sens, et a été soutenue par le mouvement de M. Draskovic.

Mais une Grande Serbie signifierait l’éclatement de la Bosnie-Herzégovine (un tiers de Serbes, un tiers de Croates et un tiers de musulmans bosniaques), celui de la Croatie (12 % de (Serbes l’assimilation du Monténégro et d’une partie au moins de la Macédoine. Les Croates de Krajina refuseraient d’être rattachés à la Serbie, la Croatie revendiquerait une partie (ou plus, selon une logique « grand croate ») de la Bosnie-Herzégovine, voire de la Serbie. Des résistances surgiraient au Monténégro et en Macédoine, dont l’identité respective serait bafouée. Les Musulmans bosniaques se soulèveraient et seraient rejoints par ceux de la région du Sandzak, qui feraient sécession de la Serbie. Les Albanais du Kosovo et de Macédoine se tourneraient vers l’Albanie voisine, devenue plus attrayante. La guerre civile se généraliserait, attisée par l’intervention de l’armée yougoslave sur tous ces fronts...

Outre qu’une Grande Serbie ne pourrait réellement se former que si une partie suffisante de cette armée était prête à l’imposer, elle ne résoudrait en rien la question serbe. Les Serbes ne sont qu’une majorité relative en Yougoslavie. Même sur le territoire qui les réunirait dans une Grande Serbie ils représenteraient encore moins de la moitié de la population.

Deux dynamiques de la « question serbe » s’opposent. La première ne peut être que dictatoriale et fragile, elle a déjà échoué dans l’entre-deux-guerres. Le seconde ne peut être que fédérative ou confédérative, fondée sur la recherche de compromis dans le respect réciproque des droits et des cultures. Les frontières d’une communauté multinationale, confédérative, pourraient, comme cela fut proposé dans le passé, s’élargir demain à l’Albanie et à d’autres pays des Balkans pour réunir des populations séparées.

Si le danger grand serbe est la première cause de l’éclatement possible de la Yougoslavie, l’affaiblissement récent de l’union sacrée de tous les Serbes derrière M. Milosevic, a redonné quelques chances à une solution négociée. Les manifestations étudiantes, en mars dernier à Belgrade, réclamant le pluralisme des médias, ont marqué un tournant : elles ont mobilisé une jeunesse qui ne se reconnaît dans aucun parti et qui a la hantise de la violence. L’intervention des tanks et la mort de deux manifestants ont provoqué un sursaut d’indignation à l’encontre de la politique de M. Milosevic et de ses tentatives de bloquer tout fonctionnement de la présidence collégiale de la Yougoslavie. La presse de Belgrade a publié fin mars une pétition d’intellectuels serbes qui exigent sa démission. M. Milosevic est accusé de « fabriquer des ennemis à la Serbie » et de conduire le pays à la guerre civile [6].

Etrangement, la tendance à l’éclatement est renforcée par la disparition des dangers extérieurs. La fédération yougoslave postrévolutionnaire avait permis la défense et la reconnaissance des droits d’Etats nationaux incapables de s’imposer contre les oppresseurs étrangers successifs. Ce ciment-là avait aussi soudé les populations du pays contre les risques d’intervention soviétiques. Des dangers d’affrontements régionaux dans les Balkans demeurent (la Macédoine risquerait fort d’être dépecée en cas d’éclatement de la Yougoslavie) mais ils se sont estompés.

Finalement, au-delà de ce qui est propre à la Yougoslavie s’affirme un double mouvement de fond : d’une part, l’affirmation du droit de chaque peuple de choisir, de contrôler, bref de la souveraineté culturelle et politique, avec ses représentations institutionnelles, étatiques ; et, de l’autre, la tendance au dépassement des Etats nationaux...

Notes

[1Cf. Juan Fernandez Elorriaga, « La fédération yougoslave menacée d’éclatement », Le Monde diplomatique, février 1990.

[2Le Parti socialiste de Serbie est né de la fusion de l’ancienne Ligue des communistes de Serbie avec l’organisation de masse des communistes, l’Alliance socialiste.

[3Cf. Catherine Samary, Le Marché contre l’autogestion – l’expérience yougoslave, Publisud-La Brèche, Paris, 1989, qui analyse l’histoire du système yougoslave et de ses réformes, depuis la révolution jusqu’aux années 80.

[4Cf. À ce sujet, le Monde diplomatique de décembre 1988, février 1989, avril 1989, notamment les articles de l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré et de l’écrivain serbe (et leader du mouvement pour le Renouveau serbe) Vuk Draskovic.

[5Les tchetniks étaient partisans de la royauté en exil dans la résistance antifasciste.

[6Vreme, Belgrade, 25 mars 1991.