Réponse à Henri Weber

Retour à l’envoyeur

, par SABADO François

Dans sa Lettre recommandée au facteur, Henri Weber traduit l’obligation dans laquelle se trouvent les dirigeants socialistes de débattre des propositions de la LCR à la veille des scrutins régionaux et européens.

Dans sa Lettre recommandée au facteur, Henri Weber se spécialise dans la polémique contre les révolutionnaires. Sans même distinguer la révolution russe de 1917 de la contre-révolution stalinienne qui l’a dénaturée, il reprend les formules et les caractérisations de François Furet [1], Pierre Rosanvallon et Stéphane Courtois [2], pour lesquels toute révolution ne peut déboucher que sur le totalitarisme du parti unique. La charge est d’autant plus forte qu’elle couvre la totale adhésion du sénateur socialiste à la pensée unique sociale-libérale : « Nous avons réussi à assurer le redéploiement de notre système productif tout en préservant l’essentiel, et même en développant notre système de protection sociale », nous explique-t-il.
Mais, à sa manière, le petit pamphlet d’Henri Weber montre l’obligation dans laquelle se trouvent les dirigeants socialistes de débattre de nos propositions stratégiques et programmatiques. Il y aurait urgence à les combattre.

Adaptation

Pour Henri Weber, le rôle du mouvement ouvrier serait d’accompagner les mutations actuelles du capitalisme, tout en corrigeant certains de ses excès : « Celui-ci doit accepter l’économie de marché mais combattre la société de marché. » Le problème, c’est que la logique du système capitaliste ne trace pas de séparation entre l’économie et la société. La recherche du profit maximum surdétermine non seulement le fonctionnement de l’économie mais aussi celui de la société. Cette logique capitaliste libérale ne laisse plus d’espace à la réforme de type keynésienne, au développement des services publics, à l’augmentation des salaires, aux compromis sociaux. Aussi, toute lutte pour des réformes conséquentes débouche sur un affrontement avec les classes dominantes. Et la social-démocratie, enlisée dans la gestion de l’Etat et de l’économie capitaliste et craignant tout type d’affrontement qui remettrait en cause cette intégration, s’est adaptée au mode hégémonique de domination capitaliste : la globalisation marchande et financière.
Aujourd’hui, c’est aux révolutionnaires de reprendre de manière conséquente cette lutte pour les réformes, mais avec les méthodes de la lutte de classe. Car défendre les acquis sociaux et arracher de nouvelles conquêtes suppose d’assumer l’affrontement contre le patronat et le gouvernement. Les révolutionnaires ne sont pas des obsédés du grand soir mais, à la différence des réformistes qui acceptent l’ordre établi, ils cherchent à se donner tous les moyens pour défendre jusqu’au bout les revendications des travailleurs. C’est le sens de la revendication sur l’interdiction des licenciements, notamment dans les entreprises qui font des profits, revendication immédiate pour bloquer les plans de licenciements mais aussi revendication de transformation radicale, puisque la réalisation de tels objectifs implique des incursions dans le droit de propriété et conduit à une autre logique que celle du marché capitaliste. Les révolutionnaires développent la même démarche lorsqu’ils défendent les services publics, leur extension sous contrôle des travailleurs et de la population. Ces revendications « transitoires », qui font le pont entre la situation actuelle et une situation de transformation des rapports sociaux, substituent à la logique du profit celle des besoins sociaux et posent le problème d’une rupture avec le système capitaliste.
Mais pour notre détracteur, le contrôle social, l’appropriation publique ou socialisée de la production ne sont que déchéance, paresse et mensonge bureaucratique. Nombreuses expériences révolutionnaires ont pourtant démontré les capacités d’intervention, de créativité, d’invention des classes populaires. Le marché ne sera pas supprimé par décret. Si pendant toute une phase de transition, il déterminera certains secteurs de la production et de la distribution des marchandises, il n’en sera pas moins subordonné à la logique de l’autogestion et de la planification généralisée, c’est-à-dire aux grands choix socio-économiques des travailleurs et de la population. C’est le sens et le contenu que nous donnons à notre combat pour la démocratie.

Un réformisme sans réformes

Henri Weber idéalise la démocratie parlementaire, tout en se moulant dans la Ve République bonapartiste et présidentialiste. Mais au-delà, ce qui nous sépare fondamentalement des réformistes, c’est que notre conception de la démocratie ne s’interdit aucune intervention dans les principales activités économiques, sociales et politiques. La démocratie passe avant la propriété du capital et des moyens de production. Cette démocratie totale est celle des assemblées élues au suffrage universel, assemblées territoriales mais aussi assemblées dans les entreprises, au sens large, ce qu’Henri Weber, dans son ouvrage, taxe d’« ultradémocratisme » !
Face à la nécessaire rupture, Weber nous somme de nous incliner : « Mais si vous allez jusqu’au bout, vous déclencherez la violence des classes dominantes. » Effectivement, ce ne sont pas les classes populaires qui, dans les processus révolutionnaires, utilisent la violence. Elles ne font, en général, que répliquer aux attaques et à la répression des puissants. Mais elles doivent préparer leur autodéfense, sous peine d’écrasement, comme l’ont montré les exemples de la Commune, de l’Espagne de juillet 1936 ou encore du Chili des années soixante-dix.
Enfin, au travers de cette succession de capitulations et d’adaptations au tourbillon capitaliste, la social-démocratie n’a pas connu une simple évolution idéologique mais un processus d’intégration accentué de ses directions aux sommets de l’Etat et de l’économie. Les PS ont changé, ils se sont social-libéralisés.
Aussi, lorsque Weber et les ex-trotskystes du PS nous accusent d’abandonner la stratégie de « front unique ouvrier » [3] et de reprendre la ligne sectaire des partis communistes dans les années trente (dénonçant les « sociaux-fascistes »), parce que nous ne donnerions pas de consigne de vote au deuxième tour des élections régionales, nous ne pouvons que sourire. D’abord parce que la tactique de front unique ouvrier de Trotsky est essentiellement tournée sur l’action et la mobilisation sociale, objectif que poursuit la LCR. Le désistement au second tour pour la gauche renvoie à une tradition bien française : « la discipline républicaine », qui visait précisément à faire voter les partis ouvriers pour les partis bourgeois républicains. Il est vrai que, par le passé, la LCR a parfois confondu les deux. Mais, au-delà de la tactique électorale et de la différence que nous faisons entre la gauche et la droite, si, depuis quelques années, nous n’avons pas de consigne de vote systématique pour la gauche au deuxième tour, c’est qu’en se social-libéralisant, cette dernière a connu un décrochage important avec des secteurs significatifs des classes populaires. Une gauche qui ne prône plus qu’un « réformisme sans réformes ».

Notes

[1Auteur, entre autres livres, du Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle.

[2Auteur, avec Nicolas Werth et Jean-Louis Panné, du Livre noir du communisme. Crimes, terreur et répression.

[3Construction de cadres unitaires d’action, chacune des composantes conservant sa totale autonomie : « Marcher séparément et frapper ensemble ».