Débat sur le port du foulard à l’école

Une seule école pour toutes

, par SIEGELMANN Emmanuel, TERMINIÈRE Pauline

Le gouvernement envisage de légiférer sur l’interdiction du foulard à l’école. Deux points de vue illustrant la discussion au sein de la LCR seront publiés dans Rouge. Le premier relèVe d’un travail réalisé par des militants du secrétariat antiracisme-immigration, du secrétariat femmes et de la commission banlieues-cités-quartiers de la LCR.

Confronté à une mobilisation historique des personnels de l’Education nationale contre son offensive libérale, le gouvernement Raffarin agite l’idée d’une loi contre le foulard à l’école. Il n’a aucune légitimité pour se draper dans de prétendues intentions laïques. Ce n’est pas les 150 cas conflictuels de port du foulard qui menacent aujourd’hui l’école publique mais bien la politique du gouvernement, notamment sa loi sur la décentralisation. L’énorme manifestation laïque de 1994 l’ayant contraint à renoncer à son projet d’augmenter le financement des écoles confessionnelles, François Bayrou avait lui aussi tenté de se donner des airs de laïcité avec une circulaire sur l’interdiction du voile à l’école. En affichant leur consensus avec la droite sur cette question, Fabius, Lang et consorts sèment la division à gauche.
L’idée d’une loi interdisant le port du foulard à l’école est aussi un prolongement de l’offensive xénophobe et sécuritaire de Sarkozy. La stigmatisation de la population musulmane, immigrée ou issue de l’immigration, depuis longtemps accusée d’être responsable du chômage et de la délinquance, s’est renforcée depuis le 11 Septembre, avec le fantasme d’un « complot terroriste fomenté dans les cités de banlieues ». Cette accentuation de l’islamophobie survient dans un contexte d’offensive des fondamentalismes sur fond de remise en cause des luttes collectives du mouvement des femmes et de dégradation du tissu social des quartiers populaires. La disparition progressive des services publics et des politiques de prévention a laissé le terrain à un travail de substitution développé notamment par des organisations musulmanes. Les politiques municipales, essentiellement ciblées en direction des garçons des cités, ont de fait contribué à l’exclusion des filles de l’espace public. Les reculs sociaux ont nourri les replis identitaires.

Une oppression

Le port du foulard est une oppression. Il est la marque de la soumission à un rôle social sexué autant que la négation du droit des femmes à disposer de leur corps. Pour les jeunes filles qui le portent, il n’en véhicule pas moins un ensemble complexe de messages. Il n’est pas systématiquement vécu comme le signe d’une soumission à l’autorité du père, des frères, du mari. Il est parfois non seulement revendiqué comme un moyen de contourner cette autorité, mais comme une protection contre le sexisme ambiant et le harcèlement dans les espaces publics. Ce faisant, il relève d’une démarche individuelle au lieu de la nécessaire lutte collective et matérialise une adaptation à la domination masculine. Il peut enfin représenter une volonté d’affirmer une identité culturelle et donc une résistance à l’assimilation forcée au modèle dominant, par opposition à la docilité que les parents ont manifestée dans une société discriminatoire. Certaines adolescentes tiennent tête à leurs parents qui leur interdisent le foulard et expriment une crise d’identité en le portant. L’enjeu n’est donc pas d’obtenir le retrait du foulard par la contrainte. Ce n’est pas par une loi s’attaquant aux victimes que l’on combat une oppression.
Car légiférer sur l’interdiction du port du foulard à l’école signifie inévitablement aller jusqu’à l’exclusion. Or, loin d’améliorer le sort des jeunes filles porteuses du foulard, leur exclusion aggraverait leur situation et renforcerait à la fois le racisme et le repli communautaire. La jeunesse musulmane, déjà abandonnée à son sort, deviendrait une proie encore plus facile pour le fondamentalisme musulman. Les enfants et les jeunes immigrés ou issus de l’immigration doivent pouvoir accéder à une scolarité normale et à tous les choix de formation, à égalité des droits. Aucun prétexte ne doit permettre que des jeunes filles soient retirées de l’école publique, dirigées vers des écoles religieuses ou, pour certaines, cloîtrées dans leur famille jusqu’au mariage. L’exclusion au nom d’un étroit discours laïque renforcerait le dualisme scolaire et le communautarisme. Au contraire, le grand service public et laïque d’Education que nous revendiquons doit être en mesure d’accueillir tous les enfants et tous les jeunes.
Pour convaincre les porteuses de foulard et, au-delà, toute la jeunesse de se libérer des oppressions religieuses et sexistes, il est essentiel que toutes les jeunes filles se retrouvent dans le cadre commun de l’école publique pour y développer leur esprit critique et leur personnalité. Cela exclut une logique d’enseignement à la carte : tous et toutes doivent assister aux mêmes cours, y compris le sport ou la biologie lorsqu’on évoque la théorie de l’évolution. Cela suppose aussi de réaffirmer l’importance d’une véritable éducation sexuelle qui ne se limite pas à l’enseignement de la reproduction, qui développerait une conception non normée de la sexualité, du corps, des désirs ainsi qu’une information sur la prévention et la contraception.

Sans compromis

Nous défendons la laïcité contre tous les prosélytismes religieux. Certains « laïcards » de circonstance ne combattent pas avec la même vigueur le foulard et le financement public des écoles confessionnelles, la présence d’aumôneries dans les enceintes scolaires, le statut privilégiant l’église catholique en Alsace-Moselle ou l’introduction d’un enseignement des religions. La « laïcité » a souvent bon dos pour masquer une vision assimilationniste et ethnocentrique de l’intégration. Une véritable laïcité suppose que cohabitent les différences culturelles dans le respect mutuel, la découverte et l’échange. La laïcité que nous revendiquons implique une école publique unique, indépendante de toute institution religieuse et de toute religion, démocratique, obligatoire pour tous et garantissant une réelle mixité.
Notre refus d’une loi interdisant le port du foulard à l’école ne concède rien aux fondamentalismes religieux. Nous dénonçons vigoureusement l’idée que ce serait la permissivité ou les tenues vestimentaires qui provoqueraient les agressions sexuelles. Nous apportons un soutien total et actif aux mouvements et associations de jeunes femmes luttant contre l’oppression, à l’image de « Ni putes ni soumises » ou de Masculin-féminin à Vitry, sans accepter la moindre réserve au prétexte de ne pas stigmatiser les jeunes garçons de banlieue. Il s’agit même d’un travail que toutes les sections de la LCR doivent développer. De même, nous combattons toute manifestation d’antisémitisme, y compris dissimulé derrière des prétentions anti-impérialistes, antisionistes ou islamophiles. Notre combat contre tous les fondamentalismes, contre toutes les oppressions et violences subies par les femmes, notre refus d’une société où chacun et chacune serait identifié par un marquage religieux ne peuvent en aucun cas être associés à ce gouvernement réactionnaire et raciste. C’est au moyen d’une activité dans les quartiers populaires guidée par tous nos principes que l’on combattra à la fois l’offensive libérale et le fondamentalisme réactionnaire.