Habib Souaidia

Une guerre trop sale

, par SOUAIDIA Habib

Ancien parachutiste dans les forces spéciales de l’armée algérienne, Habib Souaidia, 30 ans, est actuellement réfugié en France. Il apporte dans son livre (La Découverte) le premier témoignage d’un officier ayant vécu au jour le jour la Sale Guerre qui déchire l’Algérie depuis 1992. Sans acquitter pour autant les islamistes, il dénonce les méthodes de l’armée, et a relancé le débat « qui tue qui en Algérie ».

  • Pourquoi as-tu voulu écrire la Sale Guerre ?

Habib Souaidia — Depuis des années dure en Algérie une guerre qui n’a pas de nom, pas de visage. Les islamistes tuent et massacrent, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais la responsabilité est partagée entre les généraux algériens et les islamistes qui ont entamé cette guerre en 1992. Pendant des années, il n’y avait pas de témoignages de l’intérieur de l’Armée nationale populaire. Je témoigne en tant qu’officier, sur les massacres, les assassinats, les kidnappings, sur tout ce que l’armée a fait subir à la population civile. C’était un devoir pour moi, parce que je suis coupable comme les autres. Si je dois être jugé, je veux l’être avec tout le monde, avec les militaires qui ont massacré la population et les généraux qui ont donné les ordres.

  • Tu racontes des faits auxquels tu as assisté, mais d’autres qu’on t’a rapportés...

H. Souaidia — À cette époque, j’étais sous les ordres du chef d’état-major Mohamed Lamari. Il dirigeait la division de lutte antisubversive, composée de cinq unités de forces spéciales. Dans ces unités d’élite, ce qu’on m’a raconté n’était pas nouveau pour moi, on faisait la même chose dans la mienne : assassinats, se déguiser en islamistes, torturer... Ces faits se sont vraiment déroulés. Tous les ordres donnés à mon unité ont aussi été donnés aux autres, et venaient d’un ou deux chefs. J’étais en prison pendant les massacres de 1997-1998, mais je sais comment l’armée intervient, ce que pensent les généraux. Je pense que des groupes armés étaient manipulés, et que lors de massacres comme celui de Bentalha, parmi les 120 terroristes, il y avait sans doute quelques militaires. Je soupçonne l’armée parce qu’elle n’est pas intervenue, n’a pas aidé la population, alors qu’un hélicoptère Ecureuil survolait les lieux pendant ce massacre.

  • Quel effet a produit le livre auprès des militaires algériens ?

H. Souaidia — Je suis en contact avec le Mouvement algérien des officiers libres (Maol), qui n’existe pas en France. Il y a parmi eux des officiers supérieurs qui dénoncent les exactions de l’armée, qui ont été accusés, à tort, d’être islamistes. J’ai rencontré, en France, des officiers ou anciens officiers, qui ne sont pas au Maol, et qui me soutiennent, et je pense qu’il va y avoir d’autres témoignages d’officiers, peut-être de policiers.
Maintenant d’autres doivent témoigner, et la balle est dans le camp des ONG, des gouvernements européens ou autres. Des islamistes ont tué des civils, saccagé, violé... J’ai combattu ces gens-là et je suis prêt à les combattre encore. Pour que chacun prenne ses responsabilités et que justice soit faite, il faudra une commission d’enquête, et juger toutes les personnes qui ont tué des innocents, qu’elles soient islamistes, militaires ou autres. Je suis prêt à témoigner devant une telle commission, internationale ou nationale, devant des gens honnêtes qui veulent savoir la vérité. Je suis prêt à rentrer en Algérie pour donner d’autres noms, d’autres faits, d’autres dates, donner les endroits où il y a eu des assassinats et des massacres.

  • L’armée algérienne semble reproduire les actes de l’armée française, en torturant, dans les mêmes lieux...

H. Souaidia — La comparaison est intéressante. La France a torturé, des généraux comme Massu ou Bigeard l’ont reconnu, mais personne n’a ouvert un dossier contre eux. S’il y a vraiment en France une liberté et une démocratie, des gens comme ça devraient être jugés. La plupart des officiers supérieurs qui commandent en Algérie sont des déserteurs de l’armée française ; et d’autres ont fait l’Ecole militaire à Paris... Ils ont des liens intimes avec des (ex-)responsables militaires français, des hommes d’affaires, des politiques, qui ont aidé ces généraux pendant des années. Ils ont appliqué les mêmes méthodes que les Français ou les Américains au Viêt-nam. Toutes les guerres sont sales, mais la nôtre est trop sale. Parce qu’on ne peut pas imaginer qu’un Algérien en tue un autre, viole une Algérienne, massacre un enfant.

  • Mais pourquoi l’armée tuerait-elle un enfant de neuf mois ?

H. Souaidia — Nezzar était ministre de la Défense quand l’armée a utilisé les méthodes des islamistes pour renforcer l’idée que ceux-ci sont des sauvages, pour justifier le pouvoir des militaires et la poursuite de la guerre, et obtenir l’aide de la communauté internationale. Alors ils ont massacré des centaines de personnes, dont des enfants. C’était une stratégie, pour que les puissances mondiales donnent leur bénédiction aux généraux.
Je ne suis ni de gauche ni de droite, je n’appartiens à aucun parti politique, personne ne m’a utilisé. La réalité algérienne n’est pas celle que décrivent les démocrates et les partis politiques algériens. Que les partis d’opposition créent une crise politique, plutôt que de jouer le jeu au Parlement algérien.

  • Que penses-tu de l’attitude des gouvernements français ?

H. Souaidia — Il y a une complicité des gouvernements français, notamment quand Pasqua était au ministère de l’Intérieur. Mais même aujourd’hui les autorités françaises ne veulent pas protester, par peur de toucher des amis politiques ou affairistes, en liens avec les généraux algériens, qui profitent de trafics d’armes, de blanchiment d’argent par milliards de dollars, ou d’achat d’actions ici en France. Des puissants ici protègent la caste militaire, la preuve en est la fuite de Paris du général Nezzar dans la nuit qui a suivi le dépôt d’un mandat d’arrêt contre lui, après l’enregistrement de plaintes pour torture. Crainte de complications dans les rapports franco-algériens ? Mais quel sens ont la liberté et la justice si on ferme les yeux là-dessus ? Nous, les militaires qui accusons les généraux, nous n’avons pas la solution. La solution est dans les mains des politiques, du peuple algérien, des pressions internationales. Nous ne pouvons qu’aider à faire surgir la vérité sur cette guerre. Les autorités algériennes me considèrent comme quelqu’un de dangereux, mais elles ne m’ont pas poursuivi en diffamation à cause du livre. Qu’on me juge sur le fond du livre.

P.-S.

Propos recueillis par Sanhadja.

Rouge, n° 1925, 31 mai 2001.