« Un théâtre d’ombres où l’on s’entretue avec des épées de bois »

, par BENSAÏD Daniel

Paysage intellectuel. Pour le philosophe Daniel Bensaïd, les polémiques autour des « nouveaux réactionnaires » opèrent un effet de « déplacement », au moment où « toutes les lignes de force des conflits qui traversent la société sont elles-mêmes brouillées ».

Restauration de l’ordre ancien ? Réactionnaires d’un nouveau type ? Bouleversements du « paysage intellectuel français », au point qu’après la chute de tous les « ismes », ce serait désormais tous les clivages connus - voire, pour certains, séculaires - qui seraient en train de s’effacer ? Effets transposés de l’après-21 avril dans le monde des idées - ou des débats « médiatiques » censés le « représenter » - que le livre de Daniel Lindenberg, le Rappel à l’ordre [1], aurait enfin révélé, comme on le dit en photographie ? Ou simples querelles de recomposition de « territoires », comme d’aucuns le suggèrent, quand la « lutte des places », pour paraphraser Pierre Bourdieu, se serait substituée, au moins dans certains champs, à la lutte des classes ? Le débat, on le sait, est ouvert, où l’on peut voir, tantôt le signe d’une autonomisation bienfaisante des esprits, tantôt l’avènement d’un nouvel éclectisme où se brouilleraient les positions théoriques, dont l’affrontement serait ainsi escamoté. Rencontre, au Café Charbon, avec Daniel Bensaïd, philosophe, enseignant à l’université Paris-VIII, qui vient de publier, chez Textuel, Passion Karl Marx.

Absent de France pendant plusieurs semaines, vous dites avoir découvert avec « surprise », retour de Florence, l’ampleur prise par les controverses à côté ou autour du livre de Daniel Lindenberg.

Daniel Bensaïd. Ma surprise a d’abord été du côté de l’emballement autour d’une polémique qui m’apparaît, au fond, assez peu consistante - un peu comme un théâtre d’ombres - où l’on s’entretuerait avec des pistolets à eau ou des épées en bois. Sans doute est-ce là l’un des symptômes de la pauvreté - pour ne pas dire pire - du débat intellectuel. Si l’on examine de près le livre de Daniel Lindenberg, on voit bien qu’il se situe, essentiellement, sur le registre du relevé de citations et de la dénonciation. De ce point de vue, le procédé n’est pas qualitativement différent de celui utilisé - parmi d’autres - par Pierre-André Taguieff avec la « nouvelle judéophobie » : il n’y a pas de véritable débat d’idées, mais seulement des collages, avec des gens qui sont montrés du doigt. Un exemple : les positions politiques de Carl Schmitt ou de Martin Heidegger, disqualifient-elles, ipso facto, toutes celles et tous ceux qui les lisent et les interprètent, à l’instar de Jacques Derrida ? Cela est absurde et relève du déni d’un débat qui mériterait pourtant d’avoir lieu. Dans le même temps, j’ai été frappé par l’absence de mise en relation sérieuse entre l’évolution du paysage intellectuel et les référents politiques de l’époque, avec la façon dont les lignes se déplacent : cela permet des procédés assez exécrables, par exemple le télescopage - pour ne pas dire l’amalgame - entre les reproches adressés par Daniel Lindenberg à Alain Finkielkraut et ceux qu’il formule à l’intention d’Alain Badiou. C’est non seulement injuste, mais simplement ridicule.

Comment expliquez-vous cet effet de brouillage ?

Daniel Bensaïd. Il est lié à coup sûr au procédé que je viens d’évoquer, et qui correspond à une forme d’affaissement de ce que l’on pourrait appeler une déontologie élémentaire du débat intellectuel. Mais il tient aussi à une conjoncture elle-même bouleversée, ce que signale, à sa façon, Jacques-Alain Miller [2], en parlant de la venue des « hybrides » et en pointant les paradoxes d’un paysage où l’on trouve, en effet, des voltairiens croyants, des laïcs religieux, etc. En fait, ce sont toutes les lignes de force des conflits qui structurent la société et leur expression politique qui sont brouillées quand on commence à dire que l’opposition « droite/gauche » n’aurait plus de sens, ou que nous serions tous, chacun, finalement, des nouds de contradictions singulières dans lesquels il n’y aurait plus de repère dominant. On en arrive ainsi à une extraordinaire fragmentation qui s’était d’ailleurs exprimée au départ avec de « bonnes intentions », si j’ose dire, dans la théorie « queer » ; autrement dit dans le refus de se laisser enfermer dans des différences ou dans des appartenances exclusives. Mais là, nous avons affaire à un émiettement de références tel que la perception devient non seulement brouillée, mais brouillard. Le mot même de « réactionnaire » est devenu problématique : aujourd’hui, par exemple, un discours de droite « tempérée » est un discours, non de « conservation » traditionnelle ou traditionaliste, mais quelque chose qui parle plutôt de « conquête de l’avenir », de « tout ce qui est ouvert est bon à prendre », etc. Le plus grand paradoxe est peut-être de constater que la « guerre civile entre intellectuels » - je dis cela, bien sûr, avec ironie - ne renvoie en fait à aucune prise de position sur des problèmes aussi fondamentaux que ceux de la poursuite de la contre-réforme libérale, de la Palestine, de la plus que menace de guerre en Irak, ou encore du désastre écologique planétaire. Plutôt que de se situer en fonction de ces lignes-là - et de quelques autres que je n’aurais pas la vanité d’énumérer - on se jette à la face des notions et des concepts dont le statut même n’est pas très clair.

Établissez-vous une relation entre cet « écart » et ce qu’ont révélé, cette année, à la fois les séquences électorales et l’ « idéologie » Chirac-Raffarin ?

Daniel Bensaïd. Le désarroi qui s’exprime dans le débat intellectuel me paraît en effet symptomatique du désarroi de la gauche elle-même, au sortir de la séquence ouverte en 1981. Mais il existe aussi, en arrière-plan, une sorte de tentation narcissique à s’interroger sur le « silence » ou, au contraire, sur le « bavardage » des intellectuels, avec l’effet de loupe du traitement médiatique d’un débat pour une part biaisé, dans la mesure où Lindenberg, par exemple, invente ou s’invente quelque chose comme une « nouvelle droite légitimiste » permettant de redorer à bon compte le blason de réflexes éprouvés du côté de l’antifascisme, tout en se situant dans la continuité de la défunte Fondation Saint-Simon ; qui fut, comme on le sait, un centre « gauche-droite » autour de Nicole Notat en 1995 [3]. Tout cela ajoute à l’effet de déplacement, à une image faussée du paysage « intellectuel » devient, dans cette configuration, synonyme d’ « intellectuel visible dans le champ médiatique », ce qui refoule encore cette réalité qu’avec les transformations du travail et de la « sociologie » des intellectuels eux-mêmes, il y a beaucoup plus à apprendre sans doute aujourd’hui du côté de ceux que Michel Foucault appelait les « intellectuels spécifiques » que dans les mises en scènes que l’on nous propose.

Où seraient donc, selon vous, les véritables lignes de fracture, ou de clivage, que cette « mise en scène » escamoterait ?

Daniel Bensaïd. Elles me paraissent être assez largement données par la situation. L’actualité de la guerre et des guerres - une séquence ouverte depuis dix ans - doit appeler, sans apposer des étiquettes sur la réalité, à retravailler des catégories comme « l’impérialisme », par exemple, dont il était de bon ton, il y a peu encore, de considérer qu’elles étaient tombées en désuétude, puisque nous étions supposés entrer dans une homogénéité marchande planétaire dans laquelle les rapports de domination et de territoires avaient été effacés. De même, si l’on considère les dérèglements du monde actuel, les phénomènes massifs d’exclusion, de précarité, de chômage, les « nouvelles pauvretés », etc., c’est bien à une crise généralisée de la loi de valeur comme mode de régulation des sociétés contemporaines que nous avons affaire. Sur un autre plan, les moyens dont l’espèce humaine est en train de se doter pour agir sur sa propre reproduction posent au moins le problème de savoir s’il est raisonnable de les confier aux noces barbares de la technique et du marché. Et j’ajouterais, d’un mot, que dans un monde qui se « mondialise », la redéfinition de l’espace même d’exercice de la citoyenneté est en jeu. Il y a là autant de « tests pratiques », si j’ose dire, sans quoi l’on aura l’impression d’un combat d’ombres dans un tunnel. Il me semble donc urgent de rétablir un certain lien entre des prises de position, voire des engagements politiques, et le débat d’idées. Sauf à ajouter encore de la confusion à la confusion.

Vous avez évoqué, s’agissant de la gauche, « la séquence ouverte en 1981 ». Ne conviendrait-il pas, maintenant que l’on prend peut-être davantage la mesure de ce qui s’est vraiment joué le 21 avril, de parler plutôt d’une crise qui renverrait à tout le siècle passé ?

Daniel Bensaïd. Il y a sans doute beaucoup de retours critiques à opérer, mais jusqu’où faire remonter la critique ? Il existe comme un empilage de traumatismes qu’il devient difficile de démêler. Évidemment, l’on n’a pas encore mesuré la portée des dégâts provoqués par ce que j’appelle le stalinisme, toute une séquence de déceptions, de désillusions, de défaites - des pires défaites, celles qui viennent de son propre camp -, avec toutes les blessures intimes qu’elles provoquent. Ensuite, il y a la thèse [4] selon laquelle le socialisme ouvrier et populaire tel qu’il est né au XIXe siècle aurait été progressivement capturé et détourné par le « pacte républicain » : l’Affaire Dreyfus, le Front populaire, etc. Il y a sans doute là un élément de vérité, mais pourquoi ce « pacte » se déferait-il seulement aujourd’hui ? L’expliquer par la conversion des composantes majoritaires de la gauche à une forme de social-libéralisme est une thèse certes séduisante, mais la question plus fondamentale qui me semble être posée est de savoir comment ce « pacte républicain », qui s’était noué aussi autour de la question scolaire par exemple, a fonctionné dans le cadre politico-stratégique de l’État-nation. Loin de moi l’idée que les États-nation auraient été dissous dans un marché sans rivages ni frontières, mais leur affaiblissement patent, en même temps qu’une redistribution des fonctions, des attributs de souveraineté, des instances de décisions, etc., aboutit à une situation d’incertitude stratégique. S’il existe, pour moi, des repères qui ne sont pas effacés, qui demeurent des lignes et des expériences fondatrices - la Révolution française, 1848, octobre 1917 - ; en revanche une page, si ce n’est blanche, du moins pour l’instant à peine ouverte, concerne ce que seront les données stratégiques du XXIe siècle. Nous sommes au tout début d’un nouveau cycle d’expériences : il s’agit d’être disponible à leur égard pour apprendre ce qu’elles ont à nous apprendre, mais rien ne se fera dans l’effacement d’une histoire et d’un héritage. Et pour cela, il faut, justement, se débarrasser de l’illusion du « point zéro » ou du recommencement absolu, ce qui nous ramène, peut-être, au début de cette conversation.

P.-S.

Entretien réalisé par Jean-Paul Monferran.
Entretien paru dans l’Humanité, édition du 9 décembre 2002.

Notes

[1Éditions du Seuil, novembre 2002 (voir, notamment, l’article d’Arnaud Spire, l’Humanité du 27 novembre 2002.)

[2Cf. Le Monde du 4 décembre 2002.

[3La Fondation Saint-Simon, comme la revue Esprit apportèrent leur soutien à l’ancienne secrétaire générale de la CFDT, qui ne jugeait pas entièrement négatif - c’est une litote - le plan Juppé.

[4Voir notamment, à ce propos, l’ouvrage de Jean-Claude Michéa.

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