Bolivie

Evo Morales : un « nouveau Chávez » ?

, par DE LA SIEGA Virginia

La victoire électorale d’Evo Morales et de son Mouvement vers le socialisme (MAS), conséquence politique d’une mobilisation de masse incessante depuis cinq ans, représente sans aucun doute un nouveau développement du processus révolutionnaire anti-impérialiste continental dont le Venezuela est la pointe avancée. Mais cette constatation, largement partagée dans tous les secteurs de la gauche radicale, ne suffit pas à définir la nature du nouveau pouvoir d’Etat. L’expérience historique montre en effet que le résultat gouvernemental est loin de toujours correspondre aux aspirations populaires... Toujours est-il que trois grandes lignes d’interprétation sont aujourd’hui en débat.

Pour certains, la revendication par Evo Morales de son origine indigène et son geste consistant à prendre symboliquement le pouvoir à Tiahanacu, temple ancestral des peuples originaires, confirment sa volonté de changer la vie de son peuple. Et l’élection de Morales permettra la formation d’un « axe » Chávez-Morales en Amérique Latine (avec, pourquoi pas aussi, Castro).

D’autres, moins optimistes, estiment qu’il existe un conflit entre « deux âmes » du gouvernement Morales : l’une qui voudrait suivre les pas de Chávez, l’autre qui tendrait à appliquer, dans le style Lula, les mesures néolibérales ayant conduit les derniers présidents boliviens à leur perte.

Et il y a la troisième hypothèse, selon laquelle, bien que le nouveau gouvernement ait été porté au pouvoir par les masses mobilisées, il se situe d’ores et déjà dans un cadre politique impliquant de ne pas remettre cause – donc de préserver – les intérêts fondamentaux de l’impérialisme et de la bourgeoisie bolivienne, avec toutes les contradictions qui en résulteront notamment face au mouvement populaire.

Qu’est-ce que le gouvernement Morales, quelle politique va-t-il appliquer et quelles peuvent être ses perspectives ? Pour pouvoir répondre à ces questions, on doit d’abord considérer le cadre latino-américain.

La politique « démocratique » de l’impérialisme

Depuis les années 1980, au cours desquelles de grandes mobilisations populaires ont entraîné la chute des dictatures latino-américaines, l’impérialisme US s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas faire appliquer sa contre-réforme néolibérale au moyen de coups d’Etat. Sur tout le continent, les soulèvements populaires menaçaient de devenir incontrôlables. La démocratie bourgeoise, avec ses rites électoraux périodiques et les délégations de pouvoir accordées à des « représentants élus » qui ne tiennent jamais leurs promesses, devint donc le type de régime à imposer et préserver sur tout le continent.

La défense de la démocratie formelle a été élevée au rang de doctrine par le ministère des colonies de facto qu’est l’Organisation des Etats américains (OEA). Les gouvernements de la région ont signé des accords afin de refuser de reconnaître ceux qui surgiraient de coups d’Etat [1]. Les gouvernements démocratiquement élus disposent en effet d‘une légitimité bien supérieure aux dictatures militaires pour imposer les politiques néolibérales. Menem en Argentine, Fernando Henrique Cardoso au Brésil, Sanguinetti et Battle en Uruguay, Alwyn et Frei Ruiz au Chili, Sánchez de Losada en Bolivie ont mis en œuvre les contre-réformes qui ont généralisé la pauvreté et le désespoir.

Au début du 21e siècle, pour la plus grande préoccupation de l’impérialisme et des bourgeoisies natives qui lui sont inféodées, les masses ont commencé à descendre dans la rue pour chasser les gouvernements qu’elles avaient portés au pouvoir par la voie électorale. Elles semblaient ainsi s’éveiller de leur rêve démocratique-bourgeois. Mais un niveau d’organisation et de conscience embryonnaire a empêché ces immenses mobilisations d’échapper aux pièges de la démocratie bourgeoise.

En Argentine, les manifestations au cri de « qu’ils s’en aillent tous » ont liquidé cinq gouvernements pour finir par échouer dans un processus électoral dont le résultat a été... qu’ils sont tous restés. Un processus similaire s’est produit en Equateur, où les mobilisations dirigées par le mouvement indigène Pachakutik ont fait tomber cinq gouvernements entre 1996 et 2003, jusqu’aux élections qui ont amené au pouvoir Lucio Gutiérrez, un militaire putschiste qui avait promis d’en finir avec la contre-réforme néolibérale et a fini par l’appliquer... avant de tomber lui aussi et d’être alors remplacé par son vice-président. En Bolivie, les soulèvements ininterrompus depuis avril 2000 ont renversé tous les gouvernements en place jusqu’en juin 2005 [2]... puis à l’élection d’Evo Morales le 18 décembre de la même année.

Car cette politique de contre-réforme « démocratique » comporte aussi des risques : ceux qui sortent des urnes ne sont pas toujours les candidats choisis par les centres de pouvoir. Néanmoins, les pressions subies, les engagements de « modération » contractés auprès de l’impérialisme et de la bourgeoisie, les mécanismes de corruption et d’intégration à l’Etat conduisent en général à la mise en place de gouvernements qui finissent par appliquer – pour l’essentiel – la même politique que la droite : Lula au Brésil et Tabaré Vazquez, l’ex-dirigeant de la guérilla tupamara en Uruguay, en sont les exemples les plus saillants. Chávez, qui dispose des marges de manœuvre d’une puissance pétrolière, s’est jusqu’à présent avéré être l’exception : son anti-impérialisme est ainsi relativement conséquent, même si pour l’anticapitalisme, il faudrait des éléments un peu plus concrets que ses discours sur « le socialisme du 21e siècle »...

Un nouveau « front populaire »

Dans la tradition trotskyste, le terme de « front populaire » désigne, depuis les expériences des années 1930 en France et en Espagne, les coalitions à vocation gouvernementale formées, en période de crise aiguë et de grandes luttes de classe, par les partis réformistes majoritaires en alliance avec des secteurs de la bourgeoisie. Le nouveau gouvernement bolivien en possède les caractéristiques. Un simple coup d’œil à la coalition qui a porté Evo Morales à la présidence et remporté la majorité des sièges à la chambre des députés permet d’y constater la présence de nombreux transfuges des partis bourgeois.

Aux côtés de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB), de la Confédération syndicale des colons de Bolivie (CSCB), du Mouvement sans-terre de Bolivie (MST-B) et de la Fédération des conseils de quartier de El Alto (FEJUVE), on trouve non seulement des personnalités issues de la vieille gauche bolivienne (comme le vice-président Alvaro García Linera, ancien dirigeant de la défunte Armée guerillériste Tupac Katari), mais aussi d’anciens membres des très bourgeois et pro-impérialistes Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) et Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), ainsi que des partis ouvertement de droite Union civique Solidarité (UCS) et Action démocratique nationaliste (ADN).

La composition du gouvernement témoigne d’une claire division des tâches entre les technocrates libéraux, en charge des principales responsabilités économiques [3], et les « ministères sociaux » attribués à des représentants du mouvement syndical et social [4]. Les finances seront entre les mains de Luis Alberto Arce, lié au FMI, à la Banque mondiale et à la Banque de développement inter-américain, partisan depuis toujours des programmes d’ajustement structurel. A peine était-il nommé qu’Arce annonçait que contrairement à ce qu’Evo Morales avait promis pendant sa campagne électorale, le salaire minimum, actuellement de 440 bolivianos (environ 25 euros), ne serait pas porté à 1500 bolivianos [5].

Salvador Ric Riera, un chef d’entreprise richissime et conservateur de la province de Santa Cruz, accusé par les dirigeants syndicaux de la région de blanchiment d’argent sale et autres activités délictueuses, a été nommé à la tête du ministère des Travaux et services publics, l’un des plus suspects de corruption notamment lors de la signature des contrats de construction des autoroutes d’Etat. Le choix de Riera, qui a apporté beaucoup d’argent à la campagne électorale de Morales, est considéré comme une concession à l’oligarchie de Santa Cruz, secteur le plus prospère de la bourgeoisie blanche.

Un autre ministère clé, celui des Mines, a été attribué à Walter Villaroel, ancien membre du parti de droite UCS. Villaroel avait appartenu au gouvernement de Garcia Mesa et aidé, dans ce cadre, à démanteler la Confédération minière bolivienne (Comibol). Son rôle en tant que ministre de Morales sera d’achever la privatisation de El Mutún, l’une des plus grandes mines de fer au monde et la plus grande réserve de magnésium avec 70% du total recensé sur la planète. L’appel d’offres pour la privatisation devait initialement être conclu sous le gouvernement intérimaire de Rodríguez Veltzé, mais ce dernier, par déférence envers Morales, a repoussé l’adjudication jusqu’à sa prise de fonctions. Morales et son vice-président, García Linera, ont indiqué qu’ils poursuivaient sans changement le processus engagé.

Le très stratégique ministère de la Défense a été confié à Walter San Miguel Rodríguez, membre du parti de droite MNR et ancien partisan du président déposé Sánchez de Lozada. Rodríguez est accusé par l’Association des pilotes (AP) de couvrir la privatisation illégale de la compagnie aérienne nationale. L’AP a demandé à l’Etat d’y intervenir pour enquêter sur les délits et irrégularités.

De son côté, la Confédération des professeurs a protesté contre la nomination de Felix Patzi Paco comme ministre de l’Education parce qu’il n’a ni expérience ni connaissance de la profession et est clairement incompétent pour faire face à la crise que traverse actuellement l’éducation.

Le ministère des Affaires extérieures se retrouve entre les mains d’un ancien conseiller de la municipalité de El Alto, David Choquehuanca, proche collaborateur de l’ancien président néolibéral Jaime Paz Zamora. Ses premières déclarations sont allées dans le sens d’affirmer que l’Etat « maintiendra et approfondira » la lutte contre le narcotrafic.

La désignation d’Abel Mamani, ancien dirigeant de la Fédération des conseils de quartier (FEJUVE), comme ministre de l’Eau, a été condamnée par les responsables actuels de cette organisation. La FEJUVE, qui a été à l’initiative des insurrections ayant renversé les précédents présidents néolibéraux, et dont le soutien à Morales lui a permis d’obtenir 70% des voix à El Alto, l’accuse de malversations.

Quant aux autres ministres, Soliz Rada, en charge des Hydrocarbures, est un ancien dirigeant du parti de centre-droit CONDEPA, qui a participé à plusieurs gouvernements néolibéraux, et le ministre des Affaires agraires et paysannes est un intellectuel de Santa Cruz sans lien avec les mouvements paysans des Andes ou de Cochabamba.

Morales tiendra-t-il ses promesses ?

Pour Trotsky, le front populaire est une coalition dans laquelle le secteur représentant la bourgeoisie « qui conserve, lui, sa liberté d’action, limite brutalement celle du prolétariat » [6]. En effet, avec pour excuse qu’« il faut donner du temps au gouvernement », que « la Bolivie ne va pas se transformer en Belgique du jour au lendemain », les idéologues du gouvernement ont déjà commencé à battre en brèche les aspirations des masses.

Pour ces dernières, Morales arrive au pouvoir avec un mandat qui n’est autre que le programme du Pacte pour la souveraineté et la dignité populaire signé le 9 mars 2005 [7] : nationalisation des ressources naturelles, assemblée constituante, réforme agraire pour éliminer le latifundium, jugement et châtiment des responsables du bradage du pays à l’impérialisme et des tués dans les mobilisations de ces cinq dernières années.

Mais Morales a d’autres intentions, et il l’a fait savoir en commençant par rejeter l’augmentation massive des salaires qu’il avait promise, tout en affirmant : « le rôle des mouvements sociaux ne sera pas de nous donner des ordres, nous devrons construire ce pouvoir à travers le débat (...) Nous sommes la grande majorité, étant donné que nous avons gagné cette élection avec plus de 50% des voix » [8].

Pour tranquilliser les secteurs financiers, il a déclaré — dans ses « Engagements » reproduits dans toute la presse bolivienne et de nombreux médias internationaux — que « ce gouvernement garantira l’investissement privé. Chacun a le droit de récupérer ses investissements et fondamentalement de faire des profits. La seule chose que nous demandons, c’est que ce profit bénéficie aux entrepreneurs et également à l’Etat bolivien ».

En ce qui concerne la question clé des hydrocarbures, Morales a affirmé qu’« il n’est pas question de confisquer la propriété ou d’exproprier les compagnies pétrolières. Nous allons nationaliser les hydrocarbures, mais non la propriété des compagnies pétrolières ». Autrement dit, il se propose de nationaliser les ressources du sous-sol mais de permettre aux entreprises étrangères de les extraire, transporter et commercialiser librement, moyennant le paiement de 50% de royalties sur la matière brute. Cela préoccupe-t-il les compagnies pétrolières ? Pas trop, comme le montre le voyage de Morales au Brésil, le 13 janvier 2006. L’objectif était de négocier avec les grandes entreprises brésiliennes de nouveaux investissements notamment dans les secteurs du gaz, du pétrole et de la pétrochimie [9]. Lula avait offert des prêts d’Etat et insisté auprès de Morales pour qu’il crée « un climat de stabilité pour les investissements » [10]. Le but de Lula est de perpétuer la très avantageuse situation de Petrobras, la gigantesque entreprise brésilienne qui paie actuellement moins de 15% d’impôts pour l’extraction quotidienne de 25 millions de mètres cubes de gaz naturel bolivien, c’est-à-dire des prix très inférieurs à ceux du marché international comme à ceux qu’acquittent les habitants de La Paz.

L’autre question brûlante est la culture de la coca. Evo Morales avait promis de la dépénaliser et de promouvoir une « industrie légère » qui fabriquerait à base de coca des produits tels que des médicaments, des farines, des vins et même des shampoings. La culture de la coca offre aux paysans une issue économique, dans la mesure où c’est la seule à permettre d’occuper leur famille en permanence avec trois ou quatre récoltes annuelles. Selon les partisans de la dépénalisation, c’est aussi le meilleur plan contre le narcotrafic, dans le cadre de mesures commerciales et fiscales qui cesseraient de rendre cette culture économiquement viable pour le circuit de la drogue. Les chiffres montrent que les paysans touchent moins d’argent des narcotrafiquants (12 bolivianos, soit 0,80 dollar, pour un demi-kilo de feuilles de coca) que de la vente aux particuliers (le double pour la même quantité).

Dans son interview citée précédemment, Morales laissait déjà transparaître d’où viendrait le problème, en affirmant qu’« il n’y aura pas d’éradication totale de la coca. Mais nous voulons rationaliser la production destinée à la production légale. Nous devons mettre fin à la cocaïne, au trafic de drogue ». Le 1er février 2006, la rédaction de Econoticias Bolivia informait que les gouvernements bolivien et nord-américain avait signé un accord prolongeant temporairement celui en vigueur depuis le début de 2004, limitant la production de la coca au Chaparé et autorisant l’éradication des cultures excédant les 3200 hectares. Selon Morales, « nous ne pouvons pas nous passer de l’aide internationale, tant des Etats-Unis que de l’Union Européenne, pour poursuivre la lutte contre le narcotrafic » [11].

Le 31 janvier, lors de la cérémonie de prise de fonctions du cocalero Felipe Cáceres, nommé vice-ministre de la Défense sociale, en charge de la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (FELCN) et donc de l’éradication des cultures de coca, le représentant du Bureau anti-narcotiques de l’ambassade des Etats-Unis, William Francisco III, a affirmé : « nous savons que vous utilisez la coca depuis des temps millénaires pour ses qualités médicinales, et nous vous aiderons dans la lutte contre le narcotrafic ». D’ores et déjà, comme résultat de ces accords, les effectifs militarisés de la FELCN se disposent à détruire près de 5000 hectares de coca au Chaparé. Que l’ex-cocalero devenu éradicateur demande aux soldats de la FELCN de ne pas traiter les paysans comme des délinquants ne consolera pas ces derniers quand ils verront brûler leurs champs. Dans le même temps, on apprenait que les producteurs de coca de Yungas de Vandola, à Cochabamba, avaient encerclé et tentaient d’expulser de leurs terres les forces militaires éradicatrices.

Comme on le constate, de toutes les promesses électorales, la seule qui semble encore tenir est la convocation de l’assemblée constituante. Mais il reste à voir à quel type d’assemblée constituante il sera effectivement appelé. Ce que le mouvement social réclame, c’est une « assemblée constituante ouvrière et populaire » totalement souveraine, chargée de définir le type de pays que doit devenir la Bolivie, et non un changement cosmétique servant à institutionnaliser la volonté d’autonomie des bourgeoisies de Santa Cruz et de Tarija, tel que cela transparaît du discours d’investiture de Morales. L’échec du Pacte pour la souveraineté et la dignité populaire n’augure rien de bon. Cette tentative de former une direction collégiale de la mobilisation avait été stoppée lorsque Morales avait refusé de signer l’accord pour une assemblée constituante souveraine et indépendante, et que par consensus on avait alors simplement mentionné l’assemblée constituante sans plus de précisions.

Et maintenant ?

Il résulte clairement de ce qu’il a lui-même affirmé que Morales n’a pas la moindre intention d’appliquer le programme du Pacte pour la souveraineté et la dignité populaire. Au-delà du fait de savoir si les richesses nationales en minéraux et hydrocarbures lui offriraient une marge de manœuvre similaire à celle de Chávez au Venezuela, ce qui est tout à fait exclu étant donné la crise structurelle de l’économie bolivienne et le niveau nettement moindre de ses ressources naturelles, l’évolution politique de Morales indique que non seulement il ne peut pas, mais ne veut pas devenir un nouveau Chávez.

Lors des soulèvements qui se sont produits entre 2000 et 2005, Morales a toujours représenté l’aile droite du mouvement social, appuyant les gouvernements bourgeois en place et prenant des décisions dont le seul but était de canaliser les luttes dans la voie institutionnelle d’une solution démocratique-bourgeoise négociée (voir Avanti ! n°27).

Il est vrai que, tout comme son vice-président, il a parfois mentionné le socialisme au cours de sa campagne électorale, mais leur discours a toujours été différent selon les publics auxquels ils s’adressaient. Aux masses urbaines et aux syndicats, ils ont en effet parlé d’un vague « socialisme andin » ou « communautaire » ; aux indigènes (mais aussi à la presse internationale, et même révolutionnaire [12]), ce fut cependant un insolite « capitalisme andin-amazonien ». Et devant les responsables patronaux, ils ont réaffirmé qu’il ne serait pas question de socialisme avant au moins un siècle.

Quelle est donc la perspective la plus probable ? Il est très possible que d’un point de vue médiatique Morales suive l’exemple de Kirchner en Argentine, c’est-à-dire continue à faire une série de gestes symboliques tels que le remplacement des chefs de l’armée ou la réduction des salaires des parlementaires et du sien propre de 57 %, mesures qui ne résolvent rien des graves problèmes économiques de la Bolivie et n’améliorent pas non plus le niveau de vie des masses. Il est très probable que le nouveau gouvernement entretiendra de bonnes relations avec le Venezuela et Cuba, dont les autorités se sont engagées à envoyer des médecins et des enseignants pour pallier les graves problèmes de santé et d’éducation en Bolivie. Il est même possible que certains des responsables des massacres commis entre 2000 et 2005 soient traînés en justice.

Mais sauf à prendre des mesures d’expropriation sans indemnités des capitalistes à commencer par les multinationales impérialistes, ce que le gouvernement Morales a précisément exclu de faire de façon formelle et explicite, la profonde crise économique interdira d’accorder aux masses des améliorations économiques un peu substantielles. Toute tentative d’accroître les dépenses sociales sera hypothéquée par l’étroitesse des marges budgétaires. Et on a déjà vu comment a fini la promesse d’augmentation massive des salaires.

L’un des espoirs de Morales consiste en une renégociation à la hausse des contrats de vente de gaz à l’Argentine et au Brésil, ses principaux acheteurs sur le continent. Mais tant Kirchner que Lula doivent tenir compte des exigences de leurs propres bourgeoisies, qui pour faire tourner leurs usines à moindre coût veulent continuer à obtenir leur gaz à un prix défiant toute concurrence. Dans le cas de l’Argentine, une hausse du prix du gaz viendrait en outre à un moment très difficile pour le gouvernement. Devant l’impossibilité de négocier des augmentations substantielles des salaires, Kirchner s’est en effet engagé dans une campagne pour le gel des prix des aliments et des produits de base. Une augmentation du gaz à la veille de l’hiver et alors que l’on assiste à une réactivation des luttes syndicales pourrait provoquer une nouvelle explosion populaire.

Dans cette situation, l’inconnue est la réaction des masses boliviennes. La grande difficulté est que leur niveau de conscience ne s’est pas encore élevé au point de savoir par quoi remplacer le système capitaliste. C’est pourquoi toutes les vagues de lutte se brisent contre le mur des institutions bourgeoises. Les querelles intestines entre les directions des partis de gauche et des organisations syndicales et populaires, toutes davantage préoccupées par leurs intérêts de micro-appareils que par la recherche d’une issue révolutionnaire à la crise du pays, renforcent la sensation de l’absence d’alternative.

La profondeur de la crise économique, combinée à l’absence de réponse du gouvernement aux besoins les plus élémentaires, poussera les masses à s’opposer aux plans de Morales. Comme beaucoup le disent dans quantité de reportages, « s’il ne tient pas ses promesses, il tombera comme les autres ». Le danger est que l’énergie révolutionnaire s’épuise peu à peu dans des explosions aboutissant à de nouveaux processus électoraux qui n’apporteraient toujours pas de solution. L’espoir est que dans ce mouvement de lutte à venir, commence à surgir du mouvement populaire une direction collective qui propose la seule issue à la crise : un gouvernement ouvrier et populaire ouvrant la voie au socialisme.

Notes

[1L’exception à cette règle est constituée par le soutien permanent des Etats-Unis aux tentatives putschistes de la bourgeoisie pro-impérialiste vénézuélienne. La raison fondamentale en réside dans les réserves pétrolières de ce pays, stratégiques pour les Etats-Unis. Mais le soutien US aux putschistes n’a jusqu’à présent pas été jusqu’au bout – et à ses ultimes conséquences –, parce que Chávez a respecté ses engagements en terme d’approvisionnement pétrolier des Etats-Unis, et sur un autre plan par crainte de la réaction que son renversement par une intervention armée provoquerait en Amérique Latine. Illustration de ce que la démocratie bourgeoise n’est qu’une tactique conjoncturelle et non, comme Bush voudrait le faire croire, notamment aujourd’hui dans sa politique pour le Moyen-Orient, une stratégie issue de la conviction qu’elle est « le meilleur système de gouvernement » pour les peuples.

[2Voir Avanti ! n° 9 de novembre 2003 et n°27 de septembre 2005.

[3Cet aspect est totalement occulté dans les déclarations du premier ministre Juan Ramon Quintana à Rouge (n°2145 du 9 février 2006). On comprend bien pourquoi. Plus ennuyeux, le « chapeau introductif » de la rédaction semble lui donner acte de sa présentation pour le moins unilatérale en évoquant « un cabinet ministériel au profil radical ». L’auteur de cette interview, Hervé Do Alto, a publié dans Inprecor et International Viewpoint des reportages et articles très riches, qui permettent une interprétation beaucoup plus équilibrée.

[4Andrés Soliz Rada (Hydrocarbures), qui a promis de réaliser la nationalisation du gaz et du pétrole, Casimira Rodríguez Romero (Justice), dirigeante de l’Union des travailleuses domestiques et Alex Galve Mamani (Travail), ancien dirigeant de la Confédération des travailleurs de l’industrie.

[5Le salaire moyen, qui stagne depuis des décennies, est le plus bas d’Amérique du Sud. Le chômage touche près de 13 % de la population. 53% des Boliviens vivent en situation de pauvreté et 27% d’extrême pauvreté.

[6« Pour les comités d’action, pas le front populaire », Œuvres tome 7 (octobre 1935/décembre 1935), page 181, EDI Paris, 1980.

[7Par Morales en tant que dirigeant du MAS et par un grand nombre d’organisations ouvrières et populaires, dont la Centrale ouvrière bolivienne (COB), la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSTUCB), la Confédération syndicale des colons de Bolivie (CSCB), le Conseil national de Ayllus del Qollasuyo (CONAMAQ), l’Assemblée du peuple guarani (APG), le Mouvement sans-terre de Bolivie (MST-B), la Fédération nationale des femmes paysannes de Bolivie – Bartolina Sisa (FNMCB-BS), les Organisations paysannes et indigènes de l’Orient (Bloc Orient), la Fédérations des conseils de quartier de El Alto (FEJUVE), la Coordination du gaz et de la vie, la Confédération des instituteurs ruraux de Bolivie, le Mouvement indigène Pachakutik.

[8Interview accordée à Hervé do Alto, « The nationalization of hidrocarbons will be our first task », International Viewpoint Online Magazine, n° 374, janvier 2006.

[9Ce voyage était spécialement important dans la mesure où la bourgeoisie brésilienne contrôle 20% du PIB et 40% des exportations de la Bolivie.

[10Selon l’hebdomadaire financier brésilien Valor, 26 décembre 2005.

[12Dans une interview reproduite dans Inprecor, numéro 511/512 de novembre-décembre 2005, où il se présente comme l’idéologue du nouveau gouvernement, le vice-président García Linera affirme que le MAS est un parti de « centre-gauche » défendant un projet de « capitalisme andin » fondé sur « la construction d’un Etat fort, qui puisse coordonner de manière équilibrée les trois plates-formes “économico-productives” qui coexistent en Bolivie : la communautaire, la familiale et la “moderne-industrielle” ». Et il ajoute : « la Bolivie sera toujours capitaliste pour au moins 50 ou 100 années ».