Le syncrétisme idéologique du MAS

, par DO ALTO Hervé

Ce texte est adapté des pages 63 à 68 de Nous serons des millions — Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, de Hervé Do Alto & Pablo Stefanoni, Éditions Raisons d’Agir, 2008 (17,5 x 11 cm, 128p., ISBN : 978.2.912107.39.8 6 euros). Les notes bibliographiques ne sont pas reprises. Il est publié avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Le MAS [Mouvement vers le Socialisme] est-il l’héritier de l’indianisme katariste des années 1970 ? Faut-il plutôt le resituer dans la matrice nationaliste révolutionnaire qui fit irruption lors de la Révolution Nationale de 1952, puis se manifesta par intermittence au cours des années 1970 et 1980 ? S’agirait-il d’une « nouvelle gauche » influencée par la « vieille gauche » marxiste ? Sans doute la réponse est-elle partiellement affirmative dans les trois cas, tant le discours des dirigeants du MAS s’apparente à un bricolage de références puisées dans ces trois courants de pensée majeurs de la vie politique bolivienne. Un bricolage d’autant plus aisé qu’au sein du MAS, les orientations ne s’expriment pas à travers des courants internes, comme dans un grand nombre de partis, mais par le biais de positions que défendent individuellement chacun de ses dirigeants, avec le soutien de ses bases. Cette logique est alimentée par l’adoption du syndicat comme élément de structuration d’un parti construit comme un simple instrument politique. Dans les congrès du MAS, chaque délégué présente sa position sans polémiquer avec les autres, et sans que jamais se développe un débat politique et idéologique de fond. Les trois orientations n’ont donc jamais réellement constitué un carrefour à partir duquel aurait pu naître une nouvelle doctrine politique. De fait, l’articulation entre indianisme, marxisme et nationalisme révolutionnaire est contingente, les dirigeants du MAS adaptant leur recours à chacune de ces « ressources idéologiques » en fonction de la conjoncture politique. Au cours des années 2000, le marxisme est par exemple relégué au second plan par rapport aux deux autres courants.

Si, en Bolivie, l’idée de nation s’est consolidée sous les auspices de la révolution de 1952 et du nationalisme révolutionnaire théorisé par des penseurs tels que Carlos Montenegro ou Augusto Céspedes, elle n’en a pas moins connu de fortes mutations. L’idéal nationaliste, en effet, a intégré une dimension ethnique et culturelle sous l’influence du katarisme des années 1970. Ce mouvement remettait en cause la citoyenneté, conçue dans le cadre du nationalisme révolutionnaire comme métisse et homogénéisante, et dénonçait la survivance d’un « colonialisme interne » au-delà de l’égalité formelle qu’était censé garantir l’État. En Bolivie, avoir la peau blanche reste un élément structurant des rapports de domination.

Le thème de la nation multiculturelle germe pour sa part dans le contexte d’hégémonie néolibérale des années 1990. Il trouvera une traduction politique dans l’alliance entre Sánchez de Lozada et l’Aymara Víctor Hugo Cárdenas entre 1993 et 1997. En tant que président du Congrès, Cárdenas plaide pour que le premier article de la Constitution politique d’État reconnaisse le caractère « pluriculturel et multiethnique » du pays. Il promeut également une éducation « interculturelle bilingue ». Ces mesures bénéficient, on l’a vu, de généreux financements internationaux et du soutien d’ONG soucieuses du sort des « minorités vulnérables ». Néolibéralisme, mondialisation et diversité sont d’autant plus complémentaires que la reconnaissance de la diversité et le remplacement de la classe par l’ethnie ou la culture s’intègrent pleinement aux politiques d’affaiblissement des États menées par les instances transnationales. Mais la recomposition néolibérale de l’idée de nation multiculturelle connaît un échec cinglant : si Cárdenas est plébiscité par la communauté internationale et les classes moyennes boliviennes, les communautés elles-mêmes ne s’identifient pas à son projet [Le VIe Congrès de la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie, en janvier 1994, approuve une résolution qualifiant Cárdenas de llunk’u (« traître » en aymara)]. En Bolivie, les indigènes ne constituent pas une « minorité vulnérable », mais une majorité de la population exclue du pouvoir par les tenants d’un modèle néocolonial qui ne fut que superficiellement affecté par l’application des réformes « multiculturalistes ». Comme avaient coutume de le dire les premiers kataristes, en Bolivie, les indigènes souffrent d’une double oppression : ethnique et de classe.

Les mouvements paysan et indigène proposent une vision nouvelle du projet multiculturel. Il n’y est plus conçu comme un élément fonctionnel à l’horizon néolibéral, mais reformulé à travers un discours « nationaliste plébéien ». Si l’idée nationale fut élaborée par la classe moyenne urbaine (qui l’envisageait comme le support du « métissage »), puis brandie par les cadres du mouvement ouvrier lors des luttes pour le rétablissement de la démocratie dans les années 1970 et 1980, il s’agit désormais de repenser cette même idée à partir de la vision d’une Bolivie plébéienne « unie dans la diversité » contre un adversaire : l’impérialisme. Le clivage opposant nation et antination, qui fut fondamental dans l’idéologie nationaliste révolutionnaire, reprend corps. Même Felipe Quispe, contempteur de l’État colonial bolivien et partisan de l’autonomie aymara, ne peut s’y soustraire dans des conjonctures de crise telles que la « guerre du gaz » d’octobre 2003. Ces changements donnent lieu à un processus d’« ethnicisation » de la politique. L’indianité, de tout temps synonyme d’obéissance et d’infériorité, devient une source de capital politique. Dans la vie politique bolivienne, les langues indigènes, les vêtements et symboles « traditionnels » sont soudain valorisés, en particulier dans les campagnes et les quartiers les plus populaires des principaux centres urbains. Les Indiens d’aujourd’hui sont donc des « Indiens nationalistes », et non les « Indiens postmodernes » pleinement intégrés à la société néolibérale dont rêvaient les élites politiques des années 1990.

Cette généalogie du renouveau nationaliste bolivien permet de comprendre les références idéologiques du MAS. Au cours de sa formation politique, Evo Morales s’est nourri de ces débats autour des idées de nation et de bolivianité. Mais qu’en est-il du marxisme ? Le mentionner comme l’un des axes idéologiques du Mouvement vers le Socialisme ne signifie pas que la doctrine marxiste y occupe une place significative, mais rend plutôt compte de la persistance d’une analyse en termes de classes qui, historiquement, a toujours existé au sein du mouvement indigène — un mouvement qui se perçoit également comme paysan. Le « marxisme minier », comme celui de l’intelligentsia qui accompagna la création de « l’instrument politique » [la création d’un parti qui permette la participation directe des syndicats aux élections politiques], a eu une influence indéniable sur le mouvement paysan. Mais celle-ci s’exerçait dans un contexte de crise internationale de la gauche et du « socialisme réel ». Cette remise en cause a conduit bien des militants à tourner la page du marxisme pour adopter le nationalisme indigène émergeant, moins sujet à discussion au sein de la nouvelle scène politique et intellectuelle. Une reconversion brutale qui, dans bien des cas, s’apparentait à une stratégie de survie plus ou moins consciente alors que le champ politique était en plein bouleversement [Certains dirigeants, tel l’ancien syndicaliste mineur Filemón Escóbar, lisent désormais les défaites du passé comme le fruit d’une excessive radicalisation du mouvement ouvrier. Cette interprétation les a conduits à adopter aujourd’hui, sous les oripeaux d’une idéologie indianiste, des positions bien plus modérées que par le passé. À ce titre, Escóbar, ancien trotskiste, constitue un cas intéressant de militant ayant « troqué Marx contre Túpac Katari »].

Au sein du MAS, ce n’est pas la classe, mais le peuple qui occupe une place centrale : non pas un peuple homogénéisé par une classe, au sens marxiste du terme, mais un peuple qui s’oppose à l’oligarchie dans le cadre d’une sorte d’alliance de classes, comme le veut son acception populiste [« Populisme » n’est pas employé ici de manière péjorative, comme tend à le faire une partie importante de la littérature que lui dédie la science politique, mais afin de caractériser un mode d’exercice du pouvoir politique]. Dans ce cadre, les « ennemis du peuple » sont ceux qui, dans le pays même, ne sont pas de « vrais Boliviens » et agissent en fonction d’intérêts étrangers : une « antination ». Le rejet du néolibéralisme structure le discours des dirigeants du MAS. Dans leur programme, une telle position se traduit par le rétablissement du contrôle de l’État sur les activités stratégiques de l’économie, telles que les ressources naturelles ou les services publics. En ce sens, le MAS incarne une gauche réformiste, qui propose d’engager un processus de « décolonisation du pouvoir » ainsi qu’une renationalisation de l’économie et un rétablissement de la souveraineté de l’État. Axe central de mobilisation des mouvements sociaux boliviens à partir de 2003, la nationalisation des ressources naturelles est bien plus qu’une revendication économique : elle identifie les indigènes comme les meilleurs défenseurs d’une nation pillée par les forces étrangères acoquinées aux élites locales [Deux des termes les plus courants pour caractériser ces élites converties au néolibéralisme sont entreguista, venant du verbe entregar (« donner »), et vendepatria, signifiant littéralement « celui qui vend la patrie ». Fait significatif, ces termes étaient également utilisés contre la rosca minera-feudal (« clique féodale minière »), structurée autour des familles Patiño, Aramayo et Hochschild, qui possédaient la quasi-totalité des mines boliviennes tout en dominant l’appareil d’État. Clique à laquelle s’opposa la révolution de 1952, au nom de la lutte contre « l’antination »].

Le MAS s’empare également de la défense de la démocratie représentative et reprend à son compte l’idée de conquête populaire, auparavant incarnée par le mouvement de masse ouvrier et paysan qui s’opposa en novembre 1979 au coup d’État d’Alberto Natusch Busch. Cependant, à la différence du passé, il ne s’agit pas d’une phase de transition vers le socialisme (ou révolution par étapes), mais d’une « refondation du pays permettant d’intégrer celles et ceux qui n’ont pas participé à la fondation de la Bolivie ».

Nous serons des millions - Le syncrétisme idéologique du MAS
Hervé Do Alto & Pablo Stefanoni, Éditions Raisons d’Agir, 2008 (17,5 x 11 cm, 128p., ISBN : 978.2.912107.39.8 6 euros).