« Une normalisation d’un autre âge »

, par PICQUET Christian

Christian Picquet, animateur du principal courant d’opposition de la Ligue et rédacteur en chef de Rouge, analyse son éviction des permanents, votée en direction nationale, et ses implications.

Votre licenciement relève-t-il d’un banal conflit entre un salarié et son employeur ou est-il politique ?

Christian Picquet : Il n’y a aucun conflit employeur-salarié. L’une de mes principales activités était de m’occuper de Rouge, or tous les membres du comité de rédaction disent que j’ai assumé mes responsabilités ­ et je continue d’ailleurs ­, dans la sortie régulière du journal et le respect scrupuleux des positions qui sont celles majoritaires de l’organisation. En fait, j’étais permanent politique de la Ligue depuis vingt-huit ans pour contribuer à l’animation de l’organisation. De ce point de vue, la nature politique du licenciement ne fait aucun doute. Elle est revendiquée par mes camarades : le courant Unir a, jugent-ils, son « centre de gravité politique extérieur à la LCR » ; dans la mesure où l’un de ses principaux animateurs s’exprime à l’extérieur et participe à des débats, il n’est plus possible qu’il soit l’un des permanents de la direction de l’organisation. Mes camarades ont ainsi cru bon de trancher un conflit politique par une mesure sans précédent dans l’histoire de la Ligue. Jusqu’alors, le pluralisme était de règle pour composer l’« appareil » de notre organisation.

N’est-il pas paradoxal de reprocher à votre courant son centre de gravité extérieur à la LCR au moment où celle-ci veut s’élargir pour construire un nouveau parti avec des apports extérieurs ?

Au moment où la majorité de la LCR dit vouloir se dépasser, c’est un paradoxe qu’elle ne trouve rien de mieux à faire que de délivrer ainsi un message de normalisation d’un autre âge. Plus aucun parti aujourd’hui à gauche ne licencie la principale figure de sa minorité. Même au Parti communiste on ne le fait plus. Cela nous amène à poser une question : dès lors que nos camarades n’envisagent le « nouveau parti anticapitaliste » qu’autour d’une seule composante, la LCR, et sachant qu’ils ont décidé à la dernière direction nationale de précipiter la dissolution des sections de la Ligue dans les comités d’initiative de ce nouveau parti, privant ainsi les militants de la LCR de toute maîtrise de la démarche constituante de celui-ci, la sanction politique décidée à notre encontre ne reflète-t-elle pas une volonté de contrôler le processus, d’éviter que les problèmes que nous soulevons ne trouvent un écho parmi celles et ceux qu’intéresse la proposition de nouveau parti ? Si c’était le cas, ce ne serait plus un paradoxe, mais une faute majeure. On serait en train de gâcher l’idée même de nouveau parti, si nécessaire aujourd’hui, en cédant à la tentation de l’instrumentalisation.

Dans nos colonnes (Politis n°986), Olivier Besancenot estimait incongru qu’on lui demande s’il accepterait d’être minoritaire dans ce nouveau parti. Ce qui vous arrive ne constitue-t-il pas une alerte ?

En tout cas, pour nous, il y a une confirmation. Au congrès, lors des votes à huis clos, un amendement avait été proposé pour caractériser le nouveau parti de « pluraliste » ; la majorité s’est opposée à ce terme, lui préférant l’adjectif « démocratique », qui ne décrit évidemment pas la même chose. Certes, ce parti va dépasser la LCR ; certes, on peut imaginer, espérer même, que les militants de la LCR actuelle soient numériquement minoritaires dans le nouveau parti, mais manifestement nos camarades ont une difficulté à imaginer qu’ils pourraient être politiquement minoritaires, ou coexister avec d’autres courants de même importance.

Allez-vous contester ce licenciement aux prud’hommes ? Quitter la LCR ?

D’abord, j’espère que mes camarades vont revenir sur ce faux pas qui nuit si gravement à notre image. À l’heure où je parle, je ne sais pas quel est mon statut puisque personne n’est venu discuter avec moi de l’application de la décision. Permanent d’une organisation politique mais salarié d’une de ses sociétés, j’ai 55 ans et un pedigree politique qui complique les problèmes de réinsertion. Une décision de cette nature doit respecter les statuts de la Ligue, notamment le statut du permanent qui existe en son sein, et bien évidemment ­ pour une organisation qui défend les droits des salariés ­ dans le respect du droit du travail.

Partir de la LCR ? Jamais. Nous sommes une partie de la légitimité d’une organisation que nous construisons, pour certains d’entre nous, depuis trente ou quarante ans. La tradition que représente la Ligue doit peser de tout son poids dans les reconstructions politiques de demain, afin qu’émerge une force réellement large et pluraliste qui conteste la domination du social-libéralisme sur la gauche. Je ferai tout jusqu’au bout, et mes camarades avec moi, pour qu’il en aille ainsi.

P.-S.

Propos recueillis par Michel Soudais.
Entretien paru dans Politis n°996, édition du 3 avril 2008.