Critique cinématographique

Disparus, de Gilles Bourdos (1999)

, par KINDO Yann

Ce film, sorti sur les écrans français (ou plutôt : sur quelques écrans français) en janvier 1999 est une libre adaptation d’un - excellent -
roman de Jean-François Vilar intitulé Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (titre inspiré par une phrase de Natalia
Trotsky, à propos des disparitions de trotskystes sous les coups des agents staliniens). Libre adaptation, car le réalisateur a choisi de recentrer son propos par rapport à la densité intransposable du livre. Ainsi, alors que le roman était construit autour d’un habile et incessant aller-retour entre deux intrigues, l’une située dans le passé et l’autre dans le présent, le film lui ne s’autorise que quelques incursions dans le présent, qui sont là pour souligner les enjeux mémoriels liés à
l’histoire racontée.
Cette histoire, c’est avant tout celle d’Alfred Katz, militant trotskyste français baignant également dans les milieux surréalistes. Sa route croise celle d’autres personnages, les uns fictifs (sa compagne Mila, égérie des surréalistes et son ami Félix, stalinien convaincu), les autres parfaitement historiques (Ignace Reiss, Rudolf Klément, Léon Sédov, Ramon Mercader...). C’est dans la vision de ces personnages historiques que le film est le plus convaincant et le plus intéressant. Cela se manifeste dès la scène d’ouverture, remarquable reconstitution du passage de Reiss à la Quatrième Internationale, et de son exécution immédiate qui s’ensuivit. Cela se poursuit avec un certain brio dans la vision qui est proposée de Ramon Mercader / Jacques Mornard, infiniment plus convaincante que celle incarnée par Delon dans L’assassinat de Trotsky. Ainsi, pour qui connaît un peu cette histoire, il est facile de deviner l’identité de chaque personnage lors de son
entrée en scène, avant même que cette identité ne soit précisée.
Le scénario nous plonge donc dans la vie quotidienne des militants trotskystes à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, vie quotidienne
faite de trahisons, de méfiance et de mesures de sécurité pouvant paraître dérisoires face à la puissance de la machine implacable lancée sur leurs traces. On pourra reprocher sur ce plan au réalisateur une certaine et paradoxale absence d’empathie à l’égard de ceux qu’il met en scène, semblant transposer sur leur histoire ses propres réticences à l’égard de l’engagement militant. Mais, contrairement à ce que fait Jean-Jacques Marie dans sa critique quelque peu paranoïaque parue dans Informations Ouvrières, on ne saurait lui reprocher de ne pas avoir dessiné une hagiographie collective, et de nous avoir peint des troskystes comme étant avant tout des êtres humains, c’est-à-dire des gens pleins de faiblesses et de défauts. On ne saurait non plus lui reprocher d’avoir sacrifié la pureté révolutionnaire sur l’autel que se partagent le réalisme et les besoins du romanesque. Ainsi, alors que le roman était centré sur un aller-retour passé/présent, le film se construit autour d’une problématique confrontant vie militante et vie personnelle, destin collectif et destin individuel, problématique qui devrait intéresser tous les militants politiques, même s’ils ne partagent pas le scepticisme de Gilles Bourdos.
Au total, un film tout à fait honnête sur le plan historique et qui nous raconte une histoire qui nous touche, avec suffisamment de recul pour
ne pas sombrer dans le mélo édifiant. Un film auquel on reprochera surtout une mise en scène trop effacée, peut-être trop respectueuse de
l’histoire qu’elle raconte, sans se laisser aller au plaisir du langage propre à l’outil cinématographique. De ce point de vue, la meilleure scène du film reste celle où Alfred Katz, blessé à la tête par un Mercader qu’il venait de démasquer, erre ensanglanté dans les couloirs d’un hôtel, se cognant, tombant et se relevant : une métaphore visuelle qui évoque dramatiquement le destin cruel mais glorieux de ces « fantômes aux fronts troués » qui ont su rester debout à l’heure où il était minuit dans le siècle et où tant d’autres restaient couchés...

P.-S.

Article paru dans Dissidences, n° 2, avril 1999, p.20.