Phil noir 12

, par CORCUFF Philippe

« En ce moment il est 2h30 ou peut-être 3h15 du matin et Gerfaut tourne autour de Paris à 145 km/h en écoutant de la musique West Coast, principalement des blues, sur son lecteur de cassettes.
Il n’y a pas de moyen de dire avec précision comment ça va tourner, les choses, pour Georges Gerfaut. Dans l’ensemble, on voit comment ça va tourner, mais avec précision, on ne voit pas. Dans l’ensemble, ils vont être détruits, les rapports de production dans lesquels il faut chercher la raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués en écoutant cette musique-là. Peut-être Georges manifestera-t-il alors autre chose que la patience et la servilité qu’il a toujours manifestées. Ce n’est pas probable. Une fois, dans un contexte douteux, il a vécu une aventure mouvementée et saignante ; et ensuite tout ce qu’il a trouvé à faire, c’est rentrer au bercail. Et maintenant, au bercail, il attend. Le fait qu’avec son bercail Georges tourne à 145 km/h autour de Paris indique seulement que Georges est de son temps, et aussi de son espace.
 »
Jean-Patrick Manchette, Le petit bleu de la côte ouest, 1976.

Ainsi se termine Le petit bleu de la côte ouest de Jean-Patrick Manchette (1942-1995). Il y a une sécheresse inhabituelle dans le style de celui qui a été considéré comme l’inventeur du « néo-polar » gauchiste français des années 1970-1980. Sa mélancolique aridité est pourtant fort éloignée des facilités dans lesquelles s’est dégradé le dit « néo-polar » dans les années 1990 (clins d’œil politiques appuyés, trop appuyés, à ses lecteurs, complots à tout va, manichéisme des situations et des personnages, complaisance à l’égard des stéréotypes gauchistes transformés en légendes d’anciens combattants embourgeoisés, grandiloquence moralisatrice remplaçant peu à peu une politique radicale s’éloignant avec Mai 68, etc.).

Dans le recours au vocabulaire marxiste des « rapports de production », il y a tout à la fois la lucidité d’un constat structuraliste (quant au poids des déterminations sociales sur chacun d’entre nous, malgré soi et la façon dont on a de se raconter des histoires sur notre liberté) et une pointe d’ironie (dans l’écart entre le caractère global des « rapports de production » capitalistes et l’événement très localisé d’un Georges Gerfaut tournant au milieu de la nuit autour du périphérique parisien qui est censé en découler). La clairvoyance marxiste se situe au niveau de « l’ensemble » (« Dans l’ensemble, on voit comment ça va tourner »), mais devient plus flottante quand il s’agit des détails (« mais avec précision, on ne voit pas. »). L’optimisme révolutionnaire continue alors à arguer de « l’ensemble » (« Dans l’ensemble, ils vont être détruits, les rapports de production... »), mais perd quelque peu, ironiquement, la piste des détails, vecteur alors de pessimisme. Dans les deux cas — l’intelligibilité procurée par la mécanique de la critique structuraliste et la distance ironique à l’égard des insuffisances de cette mécanique — le maniement de la thématique des « rapports de production » évite les boursouflures du blablabla.

De manière économique, Manchette semble dire : nous sommes les produits inconscients de logiques sociales inéluctables qui nous échappent et, cependant, nous ne sommes pas que cela. Nous avons une petite part d’autonomie, ajoute-t-il, dans une ouverture au peut-être (« Peut-être Georges manifestera-t-il alors autre chose que la patience et la servilité qu’il a toujours manifestées. »). Cette ouverture a à voir avec les détails échappant à « l’ensemble ». Mais il n’a pas besoin de gloser sur « la liberté du sujet ». Il suggère simplement une possibilité, qui apparaît elle-même dépendante de probabilités sociales (« Ce n’est pas probable. »). Dans d’autres romans de Manchette (par exemple son premier « Série noire », coécrit avec Jean-Pierre Bastid, Laissez bronzer les cadavres !, 1971), ce sont des enchaînements circonstanciels, dus à l’intervention de facteurs naturels (la pluie) ou humains (une rencontre inopinée) impondérables, qui broient les volontés individuelles et collectives. Entre les déterminismes sociaux et les dynamiques non-intentionnelles de l’action, peu de place donc pour la toute-puissance des conspirations occultes, qui appauvrit tant la trame narrative des polars ! Se dessinent toutefois à certains moments des chemins de traverse... Dans l’écriture de Manchette, il y a donc une petite place pour les grains de sable de l’autonomie individuelle susceptibles de provoquer quelques ratés dans la machinerie sociale.

Le style de Manchette nous offre aussi une économie dans l’expression des sentiments. L’émotion n’est pas absente, mais bridée. Pour ne pas enfler. Par tenue éthique se protégeant au moyen de l’ironie. Dans Nada (1972), l’amour naissant entre le quinquagénaire Épaulard et la jeune Cash n’a pas besoin des habituels trémolos et autres fioritures :

« Qu’est-ce que tu as à me regarder avec des yeux de merlan frit ?

  • Je gèle, bredouilla Épaulard et il saisit Cash et l’étreignit, elle ne se débattit pas, elle se comportait comme une personne intriguée mais pas mécontente, il la lâcha, le souffle court.
  • Je suis un vieux con, ricana-t-il.
  • Fais pas ta coquette, dit Cash. Retournons à la bagnole.
    Elle lui prit le bras et se serra contre lui avec naturel.
     »

La dérision, si légère, se présente comme une défense contre ce qui dégouline si aisément. Il ne s’agit pas d’un klaxon littéraire (« Regardez comme je suis drôle ! »), mais cela participe, bien au contraire, de la retenue de l’écriture. Rien à voir non plus avec l’humour relativiste et cynique qui fait aujourd’hui fureur dans la culture « post-moderne ».

Quel rafraîchissement après la débauche de « bons sentiments » sirupeux et de mines compassés dont la mise en scène médiatique de la mort de l’abbé Pierre vient d’être l’occasion ! Et c’est moins comme « manipulation des médias », selon les catégories de la langue de bois gauchiste, que ce spectacle était écœurant, qu’en tant que reflet de certains de nos traits les plus pathétiques, comme dans un miroir à peine déformé.

La sobriété de Manchette rejoint la double visée éthique et esthétique, en philosophie comme en architecture, qui a fortement marqué Ludwig Wittgenstein (1889-1951). Le refus de faire joli ou brillant dans un texte, ou dans la construction d’un bâtiment, de s’encombrer de phrases ou d’objets inutiles, de formes trop « chargées », de s’adonner à une théâtralité intellectuelle, se présente donc aussi chez Wittgenstein comme relevant d’une inspiration morale. Le vrai, le beau et le bon se croisent dans l’exigence de dépouillement. « Assez de gesticulations ! Contente-toi de dire ce que tu as à dire ! » (1937, repris dans Remarques mêlées), lança-t-il notamment. Et nous qui en faisons souvent un peu trop, y compris dans cette chronique...