Chavez/Pinochet

, par RIERA Ataulfo

Les choses ont changé en Amérique latine. Le hasard a fait qu’à quelques jours de distance Hugo Chavez remportait haut la main et dans la liesse populaire sa réélection présidentielle, tandis que l’ancien dictateur Augusto Pinochet expirait son dernier soupir sans jamais avoir été condamné pour ses crimes.

Chavez et Pinochet. On ne saurait imaginer deux personnalités, deux destinées aussi diamétralement opposées. Quelles que soient les critiques que l’ont peut formuler ou les limites qu’on peut lui trouver, Chavez est une personnalité foncièrement honnête, d’une sincérité authentique, d’une chaleur humaine non feinte. Tout le contraire d’un Pinochet, froid calculateur, menteur invétéré, avide maladif de pouvoir et de richesses, manipulateur et corrompu.

Deux personnalités opposées qui incarnent symboliquement les deux Amériques latines qui s’opposent depuis toujours ; celle « d’en bas » et celle « d’en haut » ; une voix du peuple et celle d’une oligarchie réactionnaire. Deux voies politiques et idéologiques tout aussi divergentes ; la révolution socialiste, la souveraineté populaire et l’anti-impérialisme chez le premier ; la soumission servile à l’Oncle Sam, la dictature ouverte et le capitalisme débridé chez le second.

Mais tous deux incarnent également deux périodes bien distinctes de l’histoire récente et la victoire de l’un et la mort de l’autre constituent comme une frontière. Ainsi, loin d’être un anecdotique dictateur sanguinaire comme le continent latino-américain n’en a que trop connu, Pinochet a joué un rôle historique particulier et déterminé ; lui et son régime totalitaire ont fait du Chili, outre une prison ou une tombe pour des milliers d’opposants, un véritable champ d’expérimentation des politiques néolibérales.

Le Chili de Pinochet, sous la bénédiction et les conseils de Washington et des pères fondateurs du néolibéralisme, a été l’une des premières nations au monde à tester et à appliquer les théories de ces derniers afin de rétablir des taux de profits élevés : réduction drastique des dépenses publiques, levée des barrières douanières, privatisation des secteurs publics, libéralisations tous azimuts, déréglementation du « marché du travail ». Pour mettre en œuvre et tester « grandeur nature » le projet néolibéral avant de l’appliquer partout ailleurs, quoi de plus idéal qu’une dictature militaire capable d’avoir les coudées franches et qui, faisant d’une pierre deux coups, mette brutalement fin à une expérience de socialisme réformiste dans une nation relativement industrialisée du Sud. Quoi d’étonnant à ce que le bourreau de Santiago ait toujours reçu l’appui amical d’un Reagan et d’une Thatcher quelques années plus tard ?

Hayeck et Milton Friedman (également décédé il y a peu), les deux plus célèbres économistes néolibéraux, n’ont jamais tarit d’éloges envers leur élève Pinochet. Interviewé en 1981 par un journal chilien Hayeck déclara sans détour la valeur expérimentale du « pinochétisme » ; « Ma préférence personnelle incline vers une dictature néolibérale plutôt qu’envers un gouvernement démocratique où le libéralisme serait absent ».

La mort de Pinochet et la victoire de Chavez. Tout un symbole. Avec la disparition de celui qui l’appliqua pour la première fois, c’est également à l’acte de décès du modèle néolibéral en Amérique latine que l’on assiste à l’heure où il est rejeté massivement par les peuples d’un continent latino-américain où il a vu le jour en premier lieu.

Car Chavez quant à lui incarne une nouvelle période historique en Amérique latine, un nouveau cycle des luttes ; celui de la rébellion des peuples contre le modèle néolibéral, contre le capitalisme ; les prémices d’un processus de révolution permanente qui fait trembler et fissurer le vieil ordre des choses, du Venezuela à la Bolivie, en passant par l’Equateur ou le Mexique. Au soir de sa victoire électorale du 3 décembre, le président vénézuélien pouvait affirmer avec raison que « plus de 60 % de la population n’a pas voté pour Chávez mais bien pour un projet, pour le socialisme du XXIe siècle. »

Tout comme Allende un 11 septembre 1973, Chavez, a également dû subir un 11 avril 2002 un coup d’Etat mené par le même type de forces sociales réactionnaires qui avaient portés Pinochet au pouvoir au milieu d’un bain de sang. Mais le putsch vénézuélien fut mis en échec par une mobilisation populaire et massive qui fit basculer et agir la majorité de l’armée dans le camp institutionnel. Et aujourd’hui, alors qu’agonisait le tyran, cette majorité populaire a reconfirmé son choix révolutionnaire dans les urnes et dans la rue. Les choses ont décidemment changé en Amérique latine.