Chávez : « Il faut inventer le socialisme du XXIe siècle »

, par RIERA Ataulfo

La « révolution dans la révolution » annoncée par le président Hugo Chávez suite aux victoires obtenues sur l’opposition lors du référendum présidentiel d’août 2004 et des élections municipales et régionales de novembre, commence à prendre corps. Si l’opposition réactionnaire interne est en déroute, l’impérialisme étatsunien continue à marquer sa volonté de déstabiliser le processus de la « révolution bolivarienne » qui se radicalise et acquiert de plus en plus valeur d’exemple pour les peuples de l’Amérique latine.

Le 13 décembre, le dirigeant de la guérilla colombienne des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), Rodriguo Granda, était kidnappé à Caracas par des agents de la sécurité colombienne, avec la complicité de militaires vénézuéliens des services de renseignements agissant à l’insu de leur hiérarchie. Le gouvernement colombien a admis que ces fonctionnaires avaient été soudoyés pour mener à bien cette opération « anti-terroriste ». Cet acte flagrant de violation de la souveraineté du Venezuela, thème central dans le discours et la pratique du gouvernement Chávez, n’est bien entendu pas anodin.

Attiser un conflit Colombie-Venezuela

Sachant que l’opposition bourgeoise à Chavez est désormais incapable de renverser le processus par ses propres moyens, Washington multiplie les actes de déstabilisation en utilisant la Colombie du président d’extrême droite Alvaro Uribe comme cheval de troie. Il y a plusieurs mois, un camp d’entraînement de paramilitaires colombiens avait été découvert dans le sud du Venezuela et les incidents se multiplient à la frontière entre des groupes de paramilitaires qui s’infiltrent dans le pays (notamment pour assassiner des leaders sociaux) et les forces vénézuéliennes. Via le fameux plan Colombie, les Etats-Unis sont en en train d’équiper et de former l’armée colombienne avec des moyens militaires qui dépassent largement le seul cadre de la lutte de contre-guérilla.

Dans la stratégie de l’impérialisme étatsuniren pour l’Amérique latine, la Colombie est ainsi appelée à jouer le même rôle qu’Israël au Moyen-Orient : celui de gendarme régional et de poste avancé des « intérêts vitaux de Washington ». L’option de provoquer une guerre entre la Colombie et le Venezuela fait donc clairement partie des plans de l’impérialisme et l’enlèvement du dirigeant des FARC sur le sol vénézuélien est à situer dans cette stratégie de déstabilisation et d’escalade.

Conscient de cette réalité, la réaction de Chávez fut d’abord lente à se mettre en place. Mais, le 16 janvier 2005, après avoir appelé à une manifestation nationale en défense de la souveraineté du pays qui a rassemblé un million de personnes à Caracas, Chávez, tout en multipliant les déclarations d’amitié avec Uribe et la Colombie, suspendait tous les accords de coopération avec ce pays tant que son gouvernement ne rectifiait pas sa position. Parmi ces accords figure notamment un important projet d’exportation de gaz en Colombie, pays dépourvu d’une telle ressource. Uribe n’a donc pas eu d’autre choix que de prendre la route de Caracas pour s’y « expliquer ».

Cet événement, et la stratégie qui le sous-tend, démontre que l’impérialisme étasunien est parfaitement conscient de la menace que représente l’expérience vénézuélienne, non seulement parce que ce pays est son troisième fournisseur de pétrole, mais aussi parce que le caractère de plus en plus radical du processus constitue un point d’appui et un exemple pour les mouvements populaires dans toute l’Amérique latine. L’accueil réservé à Chávez au cours du Forum social mondial de Porto Alegre, où il a donné un discours combatif devant 15.000 personnes, le démontre amplement.

La fameuse « révolution dans la révolution » annoncée par Chávez commence à se concrétiser, non seulement en paroles, mais aussi en actes. Le 17 novembre 2004, au cours d’une réunion extraordinnaire avec toutes les forces dirigeantes du processus bolivarien, le gouvernement Chávez adoptait un important document-programme pour les années à venir intitulé « La nouvelle étape, la nouvelle feuille de route stratégique ». Dans ce document, 10 grands objectifs stratégiques sont définis et détaillés, parmi lesquels :

  1. avancer dans la construction d’une nouvelle structure sociale ;
  2. avancer de manière accélérée dans la construction d’un nouveau modèle démocratique de participation populaire ;
  3. accélérer la construction d’un nouveau modèle productif, puis d’un nouveau système économique. Ce plan prévoit également de remodeler en profondeur des institutions étatiques largement héritées de l’ancien régime oligarchique et gangrénées par la corruption et le sabotage des mesures gouvernementales.

Nationalisation sous contrôle ouvrier

Outre la poursuite et l’extension des vastes programmes sociaux en direction des couches populaires (les « missions » dans la santé, l’éducation, l’alimentation, le logement, etc.), le gouvernement bolivarien va accélérer la réforme agraire et prévoit de distribuer aux paysans sans terre plus de 2 millions d’hectares en 2005. La classe ouvrière n’est pas oubliée non plus. Le 19 janvier, Chávez prenait ainsi une mesure d’une extrême importance pour l’évolution du processus en signant, en présence des travailleurs et de dirigeants syndicaux, un décret de nationalisation sous contrôle ouvrier de l’entreprise Venepal. Déclarée en faillite depuis 2003 et occupée activement depuis par les travailleurs qui y ont relancé la production de papier et de carton, Venepal constitue ainsi un précédent précieux sur lequel pourront s’appuyer d’autres expériences d’occupation d’entreprise sous contrôle des travailleurs. Au cours de l’acte de nationalisation, Chavez a notamment déclaré que « dans notre modèle, le rôle de la classe ouvrière est fondamental, et c’est cela qui le différencie du modèle capitaliste. [...] Le capitalisme cherche à anéantir les travailleurs, et nous réalisons un processus de libération des travailleurs. C’est cela qui contrarie Washington. » Et il a souligné le fait qu’« il est nécessaire de changer les rapports de production ». Enfin, paraphrasant Lénine, Chávez a dit que « le capitalisme néolibéral est le stade suprême de la folie capitaliste ». [1]

Ce rejet du capitalisme, non seulement néolibéral, mais du capitalisme tout court, est de plus en plus explicite dans le discours chaviste, ce qui rompt avec la longue période d’indéfinition ou de flou dans la nature sociale du processus en cours. Lors de son discours à Porto Alegre à l’occasion du Forum social mondial, Chávez avait évoqué de la nécessité de la transition vers le socialisme. Le 23 février dernier, lors d’un sommet à Caracas sur la dette sociale, Chávez a été plus loin encore dans cette tentative de redéfinition de son projet en déclarant : « il est impossible d’en finir avec le drame de la pauvreté et de l’inégalité au travers du modèle capitaliste [...] les peuples pauvres de la planète doivent renoncer à ce modèle de développement [...] ». Pour Chavez, il semble désormais clair que l’alternative au capitalisme ne peut être que le socialisme. « Nous n’avons jamais défini notre modèle comme socialiste [...]. Mais s’il n’est pas capitaliste, qu’est-il ? Je n’en ai aucun doute, c’est le socialisme. Mais de quel modèle de socialisme s’agit-il ? Nous pouvons penser qu’il ne correspond à aucun d’entre eux, malgré leurs expériences et leurs acquis, car le nôtre, nous devons l’inventer, d’où l’importance du débat. Il faut inventer le socialisme du XXIe siècle ».

S’il nous faut rester prudent quant à la traduction en actes de tels discours — le Venezuela reste fondamentalement une nation où les rapports de production sont toujours dominés par le capitalisme —, il est plutôt rare d’entendre de telles paroles dans la bouche d’un chef d’État aujourd’hui...

Notes

[1Jorge Martin, « Chavez nationalise Venepal sous contrôle ouvrier », www.larisposte.com